Surdouance, facilité et handicap


Posté par Thomas DEBESSE le 28/09/2015 à 20:43. cc Licence CC by (copiez-moi !)

Le dégel
Feodor Vasilyev, Le dégel.

Développement

J’ai participé récemment à un débat sur le thème de la surdouance, et après avoir reçu des remerciements pour les réponses que j’ai développé, je me suis dit que cela pouvait mériter un article… Je reformule donc ici les éléments exposés et j’en profite pour les enrichir de quelques précisions.

De manière générale je réponds à l’idée reçue que surdouance est synonyme de facilité, et à l’idée reçue que l’intelligence d’un individu correspond à sa capacité à comprendre et à savoir s’adapter à ce que l’environnement attend de lui.

Ainsi un premier argument a d’abord été opposé :

Les histoires de surdoués tellement doués qu'ils s'ennuient en cours et qu'ils ont des sales notes… C'est statistiquement bidon.

Échec scolaire et rythme

Je commence par cette incongruité qui m’a beaucoup étonné, car l’énoncé dénote une grande incompréhension du problème. Je ne réponds pas à la problématique des statistiques qui importe peu, mais à la confusion qui attribue l’échec d’un élève surdoué à un hypothétique ennui.

Le vrai problème c’est que les gens pensent qu’être surdoué c’est juste aller plus vite ou faire plus, et pensent que si tu es surdoué tu comprends plus vite le prof, ou tu fais ton devoir plus vite, ou tu peux apprendre un livre par cœur juste en feuilletant les pages. Quand on pense cela, alors on s’imagine que les surdoués sont trop des chanceux dans la vie et qu’ils vont réussir partout.

Dans les faits, une minorité parmi la minorité ressemble à ce profil. Ça existe mais bon…

Le problème des surdoués, c’est généralement une question d’adaptation avec l’environnement.

Il y a le rythme certes, mais pas dans le sens de s’ennuyer en cours. Je vais commencer par cet exemple de rythme car c’est le cas qui ressemble le plus à l’énoncé, et un exemple de problème de rythme ça peut surtout être que l’élève n’arrive pas à suivre car l’exposé du professeur est trop lent et trop détaillé. Ça c’est un exemple de « vitesse », mais le problème n’est pas que l’élève s’ennuie, mais qu’il n’a pas l’attention nécessaire pour suivre l’exposé jusqu’au bout. Il ne s’ennuie donc pas : il ne comprend rien. Le surdoué dans ce cas là est handicapé de l’attention. Ce n’est pas qu’il s’ennuie en cours, c’est qu’il n’arrive pas à suivre le cours. C’est un handicap.

Et effectivement, un élève qui n’arrive pas à suivre un cours est amené à s’ennuyer, mais il ne faut pas inverser les causes et les conséquences.

Échec scolaire et rigueur logique

Autre exemple : la rigueur logique. Quand un enfant en primaire fait la différence entre chiffre et nombre et que l’institutrice énonce un problème mathématique en faisant la confusion (en demandant simplement par exemple « d’additionner le chiffre 1 et le chiffre 8 »), l’enfant alors ne peut pas répondre au problème, si ce n’est « il n’y a pas de solution » dans le meilleur des cas. Dans ce cas optimum, cela peut aider le professeur à comprendre ce qui se passe dans la tête de l’élève, mais en général, l’élève rend juste une copie blanche et prend un zéro.

Cet exemple est un bon exemple parce qu’il peut paraître trivial à un adulte de composer avec les erreurs d’énoncés (« tu vois ce que je veux dire »), mais un enfant en primaire ne conçoit pas que le professeur se trompe, donc dans cet exemple, quand l’institutrice demande « d’additionner le chiffre 1 et le chiffre 8 », l’enfant ne sait pas répondre.

Dans ce cas précis, l’élève de primaire fait déjà l’expérience de la notion d’ensemble vide (il prend donc une avance considérable sur ses pairs) mais ne sait pas encore le verbaliser, c’est pour cela qu’il ne répond rien au lieux de dire « il n’y a pas de solution », car il ne verbalise pas encore le vide. Donc dans ce cas précis, quand l’élève de primaire rend une copie blanche, il démontre une rigueur logique implacable, il démontre qu’il découvre la notion d’ensemble vide, mais c’est lui qui prend un zéro.

Il est à noter que les méthodes pédagogiques qui placent les pairs comme acteur de l’enseignement (quand un professeur demande à un élève d’expliquer quelque chose à un autre élève) sont catastrophiques et complètement inadaptées dans ce cas précis.

Échec scolaire et langage

Dans d’autres cas, l’élève a tout simplement un problème de langage, dans le sens qu’il ne sait pas se faire comprendre et ne sait pas non-plus comprendre le professeur parce qu’il raisonne différemment. Il peut par exemple trouver des résultats tout à fait rationnels mais dont il ne sait pas partager la démonstration. Ça c’est un gros problème au lycée, où l’on n’est pas noté sur le résultat.

Cela qui signifie que l’élève surdoué est noté sur sa capacité à imiter ses pairs dans l’expression d’une résolution, et non pas sur sa capacité de résolution elle-même. Ainsi, s’il fait autrement et mieux, il aura zéro, car il n‘aura pas rédigé selon l’expression attendue, le professeur est incapable de l’évaluer, et parfois de le comprendre. Ce n’est pas que le professeur est idiot, mais il ne s’y attend pas, il ne comprend donc pas.

Ce dernier exemple est assez flagrant quand un élève découvre en cours un théorème qu’il avait appliqué des années auparavant, dont l’usage lui avait valu un zéro. Puisqu’il l’avait découvert lui-même, il n’a pas su le verbaliser avec un langage commun au professeur pour lui permettre de reconnaître son avance. Dans la majorité des cas, cela lui paraît tellement évident qu’il ne le verbalise même pas, donc incompréhension du prof, donc zéro.

Échec scolaire et formulation

Un autre exemple encore sont ceux qui peuvent faire des suites logiques très longues, et qui perdent leurs interlocuteurs en cours de route, et là ils semblent trop lent à exprimer leur pensée.

Je peux donc encore donner un autre exemple de problème de rythme : certains surdoués sont effectivement trop rapides, c’est à dire que par exemple ils comprennent l’intention de leur interlocuteur alors que leur interlocuteur vient à peine de commencer sa phrase, et formulent leur réponse bien avant que l’interlocuteur ait fini sa phrase, et puis après ça, eux même vont réfléchir encore plus vite qu’ils ne s’expriment, ils vont avoir tendance à couper leurs interlocuteur, ou s’arrêter en cours de phrase en ayant perdu le fil de leur propre idée, vont se couper la parole à eux-même (si, si), voire tout simplement avoir oublié leur réponse le temps qu’ils attendent que leur interlocuteur ait fini de parler, en répondant donc par un silence, ce qui est socialement inacceptable.

Échec scolaire et caractère

D’autres surdoués sont par contre extrêmement performants mais sont en même temps très secondaires. Ils pourront donner une réponse excellente, mais pas du tac au tac à l’oral, et pas dans l’heure de contrôle. Il faudra qu’ils rentrent chez eux, et hop, dans le bain, « eurêka ». Dans la vraie vie on peut composer avec à condition d’éviter les métiers qui demandent de la décision au quart de tour, pour de l’ingénierie ça peut très bien le faire par exemple, mais à l’école, ça ne marche pas.

On peut développer le même raisonnement avec le fait d’être introverti… Un surdoué introverti, émotif, inactif et secondaire court direct à l’échec : il n’a pas les moyens de révéler ce qui lui arrive et donc d’être aidé.

Les qualités ont des défauts

Et puis avec ça, en général quand quelqu’un est très performant quelque part, il est souvent très peu doué ailleurs, et c’est souvent corrélé et explicable. Il peut y avoir des déficiences innées, mais certaines déficiences sont la conséquence directe d’une performance. Par exemple quelqu’un qui est capable de comprendre très vite un énoncé dans un domaine de compétence qu’il n’a jamais étudié et qui est capable de fournir une réponse acceptable a généralement une très mauvaise mémoire. La raison est simple : celui qui sait retrouver une réponse sans la connaître peut n’avoir jamais eu l’occasion d’exercer sa mémoire. Si personne n’a fait l’effort d’exercer la mémoire d’un tel enfant (qui utilise son intelligence au lieu de sa mémoire quand tous les élèves utilisent leur mémoire, et ce sans rien révéler), cet enfant n’aura aucune mémoire.

Un cas pratique simple : l’élève ne connaît pas ses conjugaisons espagnoles, il en a trouvé la logique et en a appris la logique, mais n’a pas appris la déclinaison par cœur. Résultat : il perd son temps à appliquer la logique quand ceux qui apprennent par cœur, soit répondent rapidement, soit ne se souviennent pas et continuent, plus vite, leurs devoirs.

À cela il faut ajouter que cet élève peut obtenir de très bonnes notes lors de ses rédactions en langue étrangère, mais être incapable d’aligner deux mots à l’oral, parce qu’il perd son temps à chercher les mots qu’il ne connaît pas par cœur et à conjuguer les verbes (alors qu’il comprend parfaitement son interlocuteur). Cet élève, incapable de s’exprimer dans les langues qu’il a apprises, sera par contre capable de comprendre des langues qu’il n’a pas apprises, mais cela n’est pas évalué à l’école.

Dans ce cas précis, le caractère « secondaire » de l’élève est en fait une conséquence de sa grande rationalité qui a pris le pas sur sa mémoire : une formulation fondée sur un raisonnement (analyse grammaticale, déclinaison, conjugaison, étymologie des mots…) est toujours plus lente qu’une formulation fondée sur l’émotion (répétition immédiate d’un motif mémorisé et prêt à être reproduit).

Il y a aussi le schéma opposé : l’enfant qui a une telle mémoire qu’il n’a pas besoin de faire travailler son raisonnement logique et déductif, et qui aura de très bonnes notes, qui va même sauter des classes, et qui se retrouvera à l’âge adulte incapable de faire face à des problèmes de la vie réelle et dont la solution n’existe pas encore. Celui-ci aurait été capable de développer cette compétence, mais parce que ces compétences n’ont jamais été exercées, se retrouve adulte avec un bac mention très bien, tout en n’ayant atteint péniblement qu’un niveau de primaire dans certains raisonnements logiques, incapable de trouver une méthode de résolution inédite par lui-même…

Bref, les surdoués ne sont pas des génies qui réussissent partout, et ceux qui réussissent ne sont pas forcément des surdoués. Être surdoué, c’est généralement une tare, car cela signifie être inadapté en société, et en premier lieu à l’école. Seule une minorité arrive à briller suffisamment dans certains domaines pointus de manière à ce que les autres acceptent les défauts qui vont avec, par pur calcul intéressé (ce qui entre dans une démarche utilitariste et ne garantit pas la dignité de la personne).

Réussite et compatibilité sociale

Récemment j’enregistrai une émission avec une philosophe, et l’animatrice, qui s’étonne de voir son invitée faire ses émissions sans note depuis des années, lui dit « au fait, tu serais pas surdoué ? », et la philosophe de répondre « oh non pas du tout, j’ai fait des tests et je suis très moyenne, très très moyenne ». En fait la chance de cette personne est d’être parfaitement équilibrée : elle a le rythme adapté au rythme des autres, elle sait écouter au rythme de son interlocuteur, sa mémoire fonctionne au rythme de son intelligence, elle est normale partout, elle peut donc fonctionner à 100%. Elle sait comprendre les autres, elle sait être comprise des autres, elle sait s’exprimer, elle ne perd pas le fil de ses idées, elle a développé toutes ses facultés entièrement, l’une n’éclipsant pas l’autre (de manière innée ou acquise) etc.

Donc oui, j’imagine tout de même bien des parents dire que leur enfant s’ennuie en cours, c’est parce qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe dans la tête de leur enfant, ce n’est pas qu’il s’ennuie en cours, mais que son cerveau abandonne avant que le professeur ait terminé et que l’élève ait pu comprendre.

Une marmite, une bande de potes

Tiens, petite histoire pour la route. Imaginez un gars avec des potes en vacance, à table il reste encore de quoi se servir au fond de la marmite, et là il demande poliment s’il peut se resservir, et il demande quelle quantité il peut se resservir pour que ceux qui désirent aussi se resservir ne soient pas lésés. Ses amis lui répondent « oui, sers-toi raisonnablement ». Oh misère. Le gars demande une quantité, et on lui répond une idée. Qui plus est, la réponse est absolument absurde, car lorsque quelqu’un te dit « sers-toi raisonnablement », il emploie le mot « raisonnable » pour dire « acceptable », alors qu’il emploie un mot dont le sens est « rationnel ». Ainsi, le gars entend « sers-toi de manière rationnelle », c’est à dire de manière calculée, quand on lui dit « fait ça au pifomètre », « à la louche », « comme tu le sens ».

Le gars demande comment calculer la division du plat, mais lui il entend « et bien fait un calcul », il n’entend donc pas de réponse à sa question puisque son problème lui est renvoyé en guise de réponse. Aussi, s’il est assez expérimenté pour comprendre qu’en fait, socialement, la réponse signifie qu’on l’invite à faire la division avec ses sentiments et approximativement, le gars se retrouve alors devant sa propres incapacités à faire cela irrationnellement. Soit il ne comprend pas la réponse, soit la réponse ne l’aide pas et le renvoie à son excellente inaptitude. Et hop, le gars se mure dans son silence ou bien repose la question indéfiniment, et ne se ressert bien évidemment pas à manger, ce que personne ne comprend vu qu’il est le premier à en redemander.

Le gars passe donc pour un parfait asocial, mais tout est parfaitement rationnel.

Intelligence et compétence sociale

Un deuxième argument a donc été opposé (il était question de quotient intellectuel dans cette partie du débat) :

Une raison évidente à mes yeux est que l'intelligence est définie comme la capacité à comprendre le monde qui nous entoure. Un gamin intelligent va comprendre mieux que les autres ce qu'on attend de lui, afin d'obtenir ce qu'il souhaite. Et ce qu'on attend de lui, c'est d'avoir des bonnes notes à l'école

Je vais m’attaquer à cet argument partie par partie. Pour résumer, le problème est que cet argument parle d’intelligence sociale, or il n’est pas dit que le quotient intellectuel mesure cela.

Un gamin intelligent va comprendre mieux que les autres ce qu'on attend de lui, afin d'obtenir ce qu'il souhaite.

Cette assertion trahit une grande incompréhension du problème : il est possible d’être très bon dans un domaine particulier et être incapable de participer à ce jeu social.

Les compétences décrites sont en fait des compétences fondées sur le simple besoin d’appartenance, d’affection et de reconnaissance par ses pairs, ce sont des compétences partagées par tous les mammifères et pour posséder ces compétences, il n’est pas nécessaire de savoir compter ni d’être un être humain, c’est très animal. Les chiens font cela très bien, peut-être même mieux que les hommes. Étonnamment, certaines personnes savent très bien compter mais sont complètement handicapés sur le plan social : tout passe par leur raison, et rien par leur sentiments, leurs besoins et autres moteurs émotionnels. Ainsi, certains humains font cela moins bien que les chiens. C’est assez courant chez les personnes à fort quotient intellectuel.

Comprendre ce qui est attendu ≠ comprendre comment le fournir

Et ce qu'on attend de lui, c'est d'avoir des bonnes notes à l'école.

D’une, l’élève à fort potentiel peut tout à fait ne voir aucun intérêt à avoir de bonnes notes à l’école, de deux, il ne sait pas forcément comment les avoir, ces bonnes notes. C’est bien le problème. Comprendre qu’il faut avoir des bonnes notes, comprendre le cours et savoir le restituer selon les codes établis pour obtenir de bonnes notes sont trois choses différentes.


Addendum par Thomas DEBESSE le 29/09/2015 à 20:48.

Un lecteur a relevé le terme de « surdouance » employé dans cet article, témoignant d’un préférence pour le terme de « douance ». À vrai dire je n’aime aucun des deux termes, car les deux expriment l’idée de « don », qui est sensé être quelque chose de positif, et l’emploi de la sémantique du « don » est très probablement à l’origine de la confusion surdouance/facilité que je démonte ici. Bref, j’ai employé le terme de « surdouance » pour employer un langage commun au lecteur, mais ce terme n’est pas adapté, et le terme de « douance » n’est pas plus approprié.


Addendum par Thomas DEBESSE le 10/11/2015 à 22:21.

La confusion surdouance / facilité provient probablement de l’emploi malheureux du terme de « précocité » qui était en vogue il y a quelques années et qui est encore employé. L’usage de ce mot est dramatique car il signifie que le problème de l’enfant est qu’il a de l’avance et que c’est cette avance qui est cause de sa mauvaise intégration, alors que l’avance qu’il peut avoir et sa mauvaise intégration ont généralement la même cause, à savoir un fonctionnement différent.

De plus, contrairement à ce que le terme de « précocité » pourrait laisser supposer, la difficulté ne s’estompe pas avec l’âge. En effet, avec le temps tout le monde atteint un certain niveau de compétences, et l’avance que peut apporter une surdouance s’estompe, mais le trouble reste là.

Constater une précocité dans un domaine peut être un très bon marqueur d’une surdouance, mais cette précocité n’est pas le trouble. Ce terme d’ « enfant précoce » fait beaucoup de mal car il empêche d’aborder convenablement le problème, en plus d’être faux.

Dans un domaine voisin et parfois lié, on peut rapprocher cette mauvaise expression d’ « enfant précoce » de cette autre malheureuse expression d’ « autiste de haut-niveau » lorsque l’on parle de certaines situations autistiques comme l’autisme asperger, cette expression pouvant être comprise de manière erronée comme signifiant un cas aigü d’autisme (ce n’est pas ça), et dans le meilleur des cas, comme une hiérarchisation des situations, ce qui est proprement injuste. Le terme d’ « autisme de haut niveau » est employé à tord pour des autistes ayant un QI supérieur à 70, et il est donc fondamentalement impropre car le QI n’est pas un critère de diagnostique de l’autisme.


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Lecture conseillée : Nous saurons ce que vaut sa douceur.

Étiquette : Handicap, Psychologie, Surdouance.

Rétroliens : Pour une meilleure intégration de l autisme.