Voici l’homme


Posté par Thomas DEBESSE le 19/01/2017 à 22:37. cc Licence CC by (copiez-moi !)

Il y a quelque chose d’étonnant dans l’histoire de Dieu et des hommes. Dieu appelle Abram « Abraham » et le Fils « Emmanuel ». Au-dessus du Jourdain le ciel se déchire et une voix se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». Et voici que le Fils demande à ses proches : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? », et Simon d’affirmer « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », auquel le Fils répond : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ».

Crèche au Plessis-Robinson
Crèche au Plessis-Robinson, Voici l’homme.

Identité

L’histoire du Christianisme est une histoire d’identité, il est donné à chacun de devenir « enfant de Dieu », c’est-à-dire « à son image et à sa ressemblance ». Dès la Genèse, l’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu, et lorsque Dieu s’incarne, Dieu fait de l’humanité son identité. Dieu devient fils de l’homme, à l’image et à la ressemblance de l’homme. L’homme est fils de Dieu, et Dieu devient fils de l’homme. Cette identité est d’abord perçue comme un blasphème, avant d’être reçue comme essentielle au Salut.

Et le Christ déclare à la femme : « voici ton fils », et à l’évangéliste : « voici ta mère », et celui-ci déclare : « Au commencement était le Verbe », rappelant que l’homme est appelé à devenir prophète de ce Verbe.

Par le baptême l’homme reçoit cette triple charge de prêtre, de prophète et de roi, et l’identité précède le ministère : « Tu es prêtre selon l’ordre de Melchisedech » dit-on au ministre pour lui rappeler sa filiation. Dans le sacerdoce il y a un ministère, un ordre, mais aussi et d’abord une identité : l’ordre est celui de Melchisedech.

L’Église a toujours intrinsèquement lié l’identité au Salut. Il n’est pas précisé dans l’Évangile que le baptême doit être l’acte par lequel l’homme reçoit son nom. Voici le baptême, tout simplement : « Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». C’est l’Église qui, dans sa prudence et dans son humanité, encourage à nommer lors du baptême, rappelant que Dieu ne sauve pas seulement l’homme, mais qu’il lui donne aussi son nom. Le Baptême se fait dans l’identité du Père, dans l’identité du Fils et dans l’identité du Saint-Esprit, et c’est lors de ce baptême que l’Église encourage à donner le nom à l’homme. En même temps qu’elle donne à l’homme son identité, l’Église donne au baptisé un parrain et une marraine, c’est-à-dire qu’elle inscrit le baptisé dans une nation, dans un corps social.

L’identité, c’est la réponse à la très vieille question qui sied au cœur de chaque homme : qui suis-je ?

L’identité c’est aussi le nom imprononçable de celui qui nomme : יהוה.

Ce nom, ce Je suis qui semble si inaccessibles à nos limites est ce qui vient nous rejoindre précisément dans l’Eucharistie.

Les excès sont souvent le reflet d’un manque, on ne soigne donc pas l’excès par la sévérité, mais par la bienveillance. Celui qui voudrait « couper court » par réaction épidermique à un quelconque excès identitaire ne peut qu’encourager cet excès identitaire, et lui donner raison. Car cet excès est conséquence de l’austérité, il est le témoin d’une quête qu’attise le manque.

On ne peut à la fois faire taire le manque, et faire taire celui qui crie son manque.

Quand l’homme qui a oublié qu’il savait prier semble s’attacher un peu trop à sa crèche si apocryphe et crie malgré-lui « rappelle-moi que je suis chrétien »., qui oserait faire taire ce cri ?

Ce n’est pas un mauvais génie, mais bien l’Esprit-Saint, qui dit à Jérusalem qui elle est.

Cette personne appelée Jérusalem

Il est prophète à sa façon celui qui, par la richesse, par le confort, par la force ou par la persuasion, réussit à ne plus se demander qui il est. Il est celui qui doit aller au désert pour y mourir de soif. À l’homme qui ne cherche plus qui il est, la Trinité elle-même vient réveiller sa quête identitaire :

« Fils de l’homme, fais connaître à Jérusalem ses abominations ».

Ainsi l’Esprit-Saint inspire le prophète Ézéchiel :

« Ainsi parle יהוה à Jérusalem : par ton origine et ta naissance, tu es de la terre du Chananéen, ton père était l’Amorrhéen et ta mère une Héthéenne ».

Ainsi Jérusalem, cette femme, cette personne, se rappelle sa patrie et sa nation, mais aussitôt, il lui est rappelé qu’elle est elle-même étrangère sur une terre étrangère. De patrie et de nation, elle n’en a que l’origine.

« le jour où tu naquis, ton cordon n’a pas été coupé, et tu n’as pas été baignée dans l’eau pour être purifiée ; tu n’as pas été frottée de sel, ni enveloppée de langes. Aucun œil n’eut pitié du toi pour te rendre un seul de ces soins, par compassion pour toi ; mais on te jeta, par dégoût de toi, sur la face des champs, le jour de ta naissance. »

Jérusalem n’a pour elle que la bienveillance du Père, qui passant près d’elle, l’arrache à la mort :

« Je passai près de toi et je te vis te débattant dans ton sang, et je te dis : Vis dans ton sang. »

Si le Père ne prononçait pas ces mots « Vis dans ton sang », l’humanité ne survivrait pas. Jérusalem est cette humanité, « connaissant » le bien et le mal comme l’homme connaît sa femme et enfante. Cette Jérusalem, cette enfant, fruit de la connaissance du bien et du mal, est orpheline et promise à une mort certaine. Rejetée de l’Éden cette humanité est sans patrie et sans nation, orpheline d’elle-même. De patrie et de nation, elle n’en a que le souvenir.

« J’établirai mon alliance avec toi, et tu sauras que je suis יהוה, afin que tu te souviennes et que tu rougisses, afin que tu n’ouvres plus la bouche à cause de ta confusion, quand je ferai l’expiation pour toi. »

Lorsque le Christ s’incarne, il épouse sur la croix cette femme. Jérusalem va au désert pour mourir de soif, mais c’est le Christ qui dit à sa place « j’ai soif », sur la croix. Cette Jérusalem, c’est une personne, c’est chacun de nous, c’est la Samaritaine qui s’étonne lorsque le Christ lui demande à boire « Comment vous, me demandez-vous à boire, à moi ? ».

Qui mieux que la Samaritaine serait la plus à même de s’identifier à Jérusalem, elle dont la prophétie est d’avoir cinq maris ? Qui mieux que chacun de nous, dans nos prostitutions, peut s’identifier à Jérusalem ? Il n’y a pas meilleure personne pour prophétiser l’Église que celui qui se prostitue, et qui tue ses propres enfants. Tuer ses enfants, voici une grande prophétie.

Cette nation appelée Jérusalem

Jérusalem est cette personne que nous sommes chacun, cette personne orpheline et apatride, dont la nation et la patrie n’est qu’un souvenir, une origine, cette personne qui erre sans fin sur cette terre en se demandant qui elle est.

Jérusalem est cette humanité, fruit de la prostitution du bien avec le mal, et qui n’a pour elle que ses prostitutions et que Dieu épouse. Jérusalem est cette Église, cette grande prostituée renouvelée dans le Christ, sainte parce que renouvelée dans le Christ.

L’Église est ce corps social que le Christ épouse, L’Église est cette humanité appelée Jérusalem.

Cette citée appelée Jérusalem

Car cette nation appelée Jérusalem forme un corps social, c’est-à-dire une cité. Le Christ demande à boire à la Samaritaine, la femme, et pleure sur Jérusalem, la cité. La cité céleste de la nouvelle Jérusalem est incarnée ici-bas, dans le corps social, dans l’Église sur une terre.

Le Christ fait de Jérusalem son épouse, et prend soin de son corps.

Épouser la prostituée, faire du corps social une épouse

Faire de son prochain son ami, c’est faire connaissance, se découvrir, se lier d’amitié, et prendre soin de l’autre. Faire de son amie son épouse, c’est aller encore plus loin dans la connaissance, l’amitié et le soin. Faire du corps social une épouse, c’est prendre soin de l’humanité comme le Christ prend soin de son Église.

Ce mystère peut être mal compris et vécu comme les disciples du Christ avant la résurrection. Ceux-là attendent du Christ un chef de guerre et attendent de ce chef de guerre la victoire dans un combat qui repoussera l’occupant. Ils ne voient pas dans la cité une épouse, mais un bien à reconquérir par les armes. Un butin en quelque sorte. Ces disciples désirent établir la cité en l’arrachant par la force et en rejetant le reste. Ce n’est pas du tout ce qui les attend car ce mystère de l’Église sera vécu par le Christ qui épouse Jérusalem, l’Église, l’humanité, le corps social, et donc la cité. Le disciple devra apprendre à son tour à tenir la place du Christ, à devenir l’époux.

C’est pourquoi, faire du corps social l’Église n’est pas faire un jihad, parce qu’il ne s’agit pas de faire la guerre à l’homme, il s’agit d’épouser l’homme dans son intégralité. C’est pourquoi la quête de l’identité chrétienne n’est pas une guerre, elle est une noce : l‘époux et l’épouse forment un corps nouveau, une identité nouvelle, et c’est cela que l’homme recherche.

Le soin de la cité, c’est ce qu’on nomme politique. La politique n’est pas le jeu des hommes et des pouvoirs. La politique, ce n’est pas le jeu des partis. La politique c’est le soin de la cité, comme un époux prend soin de son épouse. La cité, c’est un corps social, et ce corps social a un nom : Jérusalem, ou encore : Église. Ainsi l’œuvre du chrétien en politique est de faire du corps social l’Église, mais il ne s’agit pas de partir en guerre conquérir un royaume et amasser un butin, il s’agit d’épouser la société pour en faire une reine. Il ne s’agit pas de s’embarquer dans une mal nommée guerre sainte, il s’agit d’épouser le corps social. Faire du corps social l’Église, c’est devenir l’époux de cette église, c’est apprendre à prendre soin du corps social.

Ainsi, épouser la société, dans ses imperfections, dans son humanité, c’est faire du corps social une épouse, c’est-à-dire une Église, comme le Christ épouse Jérusalem. Et qu’est-ce que l’Église ? L’Église est un corps, un tissu, et ce qui tisse les êtres pour former l’Église, c’est l’amitié. L’amitié est ce qui tisse les êtres pour former un corps, et l’œuvre du chrétien en politique, est de prendre soin de ce corps comme l’Église et donc de cette amitié. L’œuvre du chrétien en politique est d’incarner l’Église dans ce corps social, et il n’y a pas d’autre moyen que l’amitié pour y parvenir, c’est le seul moyen, car l’amitié est le fil qui coud ce tissu. Ce tissu social, ce tissu ecclésial relie les êtres. Et le propre de l’être, c’est son identité.

Il y a deux moyens de détruire ce tissu social et donc ecclésial : en s’attaquant au lien et à l’être, à l’amitié et à l’identité.

Identifié au Christ

Et l’apôtre dit aux Galates  :

« Ce n’est pas moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi »

Plus qu’une identité, l’apôtre s’identifie au Christ. Le comble serait que ceux qui ont le plus besoin d’identité n’aient pas le droit de fonder leur identité sur Pierre, dans l’Église, dans le Christ. Le comble serait que ceux qui se rattachent maladroitement aux signes visibles de cette identité et aux témoignages de ce qu’ils recherchent n’aient pas le droit de fonder leur identité dans le Christ ni sur le rocher. Celui qui retire l’identité de la foi prend le risque de mal comprendre le Christ, et s’assure de ne pas agir comme le Christ.

Tu es mon fils je t’ai engendré

Ainsi le psalmiste chante :

«  Je publierai le décret : יהוה m’a dit : Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui »

Et chante encore :

« C’est toi qui as formé mes reins, et qui m’as tissé dans le sein de ma mère. »

Ainsi le pape Benoît ⅩⅥ exhortait la jeunesse à Madrid en 2011 :

« Chers jeunes, aujourd’hui, le Christ vous pose également la même demande qu’il a faite aux apôtres : “Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ?” Répondez-lui avec générosité et courage comme il convient à un cœur jeune tel que le vôtre. »

« Chers jeunes, permettez-moi, en tant [que] Successeur de Pierre, de vous inviter à renforcer cette foi qui nous a été transmise depuis les Apôtres, à mettre le Christ, le Fils de Dieu, au centre de votre vie. »

« De cette amitié avec Jésus naîtra aussi l’élan qui porte à témoigner la foi dans les milieux les plus divers, y compris ceux dans lesquels il y a refus ou indifférence. On ne peut pas rencontrer le Christ et ne pas le faire connaître aux autres. Ne gardez donc pas le Christ pour vous-mêmes. »

Ainsi le pape Benoît ⅩⅥ exhortait la jeunesse en trois temps : identité, transmission, annonce aux périphéries. Il n’y a pas de périphérie indigne du Christ, il n’y a pas de prostitution indigne d’être embrassée. Le corps social s’épouse en entier, on n’épouse pas un corps en refusant un membre, ou l’un de ses organes.

Une citadelle assiégée de l’intérieur

Je reprendrai pour finir quelques mots d’un précédent billet sur l’identité, la fierté, et les périphéries :

Les brebis perdues sont rarement sympathiques, aller à la recherche des brebis perdues est rarement sympathique. Mais la mode c’est de déclarer « je ne te connais point » à toute personne qui n’est pas parfaite, et quand la brebis ne plaît pas, on fait tout pour l’exclure du troupeau et l’abandonner, ce qui n’est pas franchement évangélique.

L’Église n’est pas sainte parce qu’elle retranche ses membres malades, mais parce que les membres malades se convertissent. On ne pourra jamais être chrétien dans la cité si on s’empresse de crier « c’est pas moi » dès que son frère fait un pas de côté.

L’Église est une citadelle assiégée de l’intérieur. Quand on aura compris cela, on arrêtera de construire des murs entre les chrétiens, mais on dressera enfin des murs entre le bien et le mal.

Je répondais à Erwan Le Morhedec qui me disait, à mon retour d’un pèlerinage, qu’il « serait assez furax qu’un parti fasse sa com sur son dos ». Il était déjà question de périphéries, et de division.

Le présent article répond, partiellement, à son récent billet titré « Identitaire, le mauvais génie du christianisme », où il écrit :

« Pourquoi, alors qu’ils vont jusqu’à affirmer défendre la foi catholique, défendre nos crèches, nos villages, nos églises ? […] Pourquoi ne pas, moi aussi, ce serait plus simple, assurer cette défense des miens ? […] Parce que je ne marche pas. […] Parce que le pape n’est pas le “défenseur de la chrétienté”. Parce que les crèches ne sont pas des étendards »

En effet, les crèches ne sont pas des étendards, puisque « faire du corps social l’Église » n’est pas faire le jihad mais une noce, et que la politique n’est pas une question de parti, mais de soin apporté à un corps. En effet, le pape n’est pas le défenseur de la chrétienté, il est l’identité du rocher que le Christ a fondé pour bâtir son Église. Le plan divin n’a jamais été pour l’homme un christianisme hors-sol, mais fondé sur le roc.

L’article continue ainsi :

« Si notre angoisse est véritablement celle de l’avenir du catholicisme en France, alors je crois qu’il nous faut dépasser le réflexe simpliste de défense et d’affirmation identitaires pour chercher le sens et l’apport que peut avoir la présence catholique dans la société française. »

L’identité n’est pas un réflexe simpliste, c’est un des langages privilégiés que Dieu emploie pour parler à l’homme, avec la nudité. Il serait dommage de jeter le bébé avec la paille de la crèche : l’identité est fondamentale au sacrement du baptême, qui se fait dans le nom du Père, du Fils et du Saint Esprit.

Il importe peu de ce que la présence catholique apporte à la société française : il est indigne d’instrumentaliser la foi de cette manière.

Voici la vraie question : laissons-nous le Christ épouser le corps social dans son identité française ?

Ainsi Erwan Le Morhedec termine son article :

« Je me suis aperçu que, du livre de Jérémie à la Passion du Christ, c’est comme si Dieu nous demandait avec insistance de savoir nous détacher de la pierre pour nous attacher à la parole vivante ».

Voici précisément la parole vivante : « Tu es Pierre ».

Cette parole continue ainsi : « Et le Verbe s’est fait chair », « Voici l’homme », « Je suis », « Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit », « Vis dans ton sang », « Voici ta mère », « Et sur cette Pierre je bâtirai mon Église ».

Et le Verbe s’est fait chair

Je me souviens d’un dominicain qui exposait que l’homme était inférieur à l’ange parce que son corps altérait sa perfection. Ceci est profondément contradictoire avec le dogme catholique, puisque dans le credo, nous professons la foi en la résurrection de la chair. Ainsi, lorsque l’esprit est séparé du corps, l’esprit entre en tension, en manque, en attente de la résurrection. Et si l’esprit sans son corps est en tension, en manque, c’est bien l’absence du corps de l’homme qui altère la perfection de l’homme, et l’homme trouve sa perfection dans son corps. Ainsi, l’être corporel ne peut être imparfait à cause de son corps, et l’être corporel ne peut souffrir la comparaison à des « purs esprits », car le corps de l’homme est une condition de sa perfection.

Jamais un ange n’a été déclaré fils de Dieu, et jamais Dieu ne s’est déclaré fils de l’ange.

Ce même dominicain professait que l’ange était à l’image et à la ressemblance de Dieu parce que, disait-il, l’ange possédait l’intelligence et la volonté. Mais ce dominicain confondait cause et conséquence. L’homme possède l’intelligence et la volonté parce qu’il est à l’image de Dieu. L’image de Dieu confère l’intelligence et la volonté, mais l’intelligence et la volonté ne confèrent pas l’image de Dieu. L’intelligence et la volonté de l’ange découlent d’une autre relation qui n’est pas la relation de filiation, qui n’est pas la relation d’image et ressemblance. Ainsi par exemple, le Lucifer n’est pas lumineux parce qu’il est image et ressemblance de la lumière, mais parce qu’il porte la lumière qui est celle de Dieu. L’ange Lucifer est nommé d’après le Christ, il porte comme nom l’un des attributs du Christ, mais il n’en est pas l’image. Lorsque le Christ porte la lumière, il porte la lumière de Dieu, et il porte la lumière de l’image de Dieu : la lumière du fils de l’homme.

Ce qui confère l’image de Dieu, c’est la filiation. Ainsi sont nommés les fils :

« Voici le livre de l’histoire d’Adam. Lorsque Dieu créa Adam, il le fit à la ressemblance de Dieu. Il les créa mâle et femelle, et il les bénit, et il leur donna le nom d’Homme, lorsqu’ils furent créés. Adam vécut cent trente ans, et il engendra un fils à sa ressemblance, selon son image, et il lui donna le nom de Seth. »

C’est une tentation courante dans le christianisme, de considérer que le corps altère la perfection de l’homme, et que l’homme tiendrait sa perfection dans l’esprit seul et la parole désincarnée.

Ainsi, le Verbe, ce «יהוה », ce « Je suis », s’incarne. À ce Verbe il est dit «Vis dans ton sang ». Il est dit au Verbe «Vis dans ton sang » à l’heure de l’incarnation comme à celle de la résurrection. C’est la parole du Verbe incarné et la parole du Verbe premier né d’entre les morts. La parole est vivante et incarnée. La parole a foulé la terre, bâti des charpentes, célébré des noces, et mangé et bu les fruits de la terre et du travail de l’homme.

Dans l’Eucharistie, ce n’est pas un fruit cueilli qui est consacré. C’est un pain, un produit transformé par l’homme, selon un savoir faire et une tradition. C’est le vin, un produit transformé, objet d’un travail, d’une connaissance, d’un art et d’un goût.

Et le vin est particulièrement un produit fermenté. Il est reconnu que les aliments fermentés sont, dans toutes cultures et traditions, les aliments qui manquent le plus à un expatrié. Ce sont les produits fermentés qui rappellent le plus intensément à l’homme qu’il est sur une terre étrangère. L’homme se souvient du fromage de ses pères, de la brioche de son enfance, du saucisson de son pays, de la bière de son abbaye, de l’eau de vie de son grand-père. Il est impossible d’exporter la cuisine d’Asie sans exporter avec elle le désormais célèbre nước mắm. Du kimchi coréen à la sürkrüt alsacienne, le chou se fermente pour marquer les mémoires. Lorsque le pape Clément Ⅵ, originaire de Corrèze, se retrouve en Avignon, il est nostalgique de la moutarde violette de Brive. Il fait venir messire Jaubertie de Turenne qu’il nomme « grand moutardier du Pape ». Cela peut prêter à sourire, et l’on peut trouver cela léger et superflu, mais on touche là à la profondeur de l’homme. C’est faire preuve d’une très fine anthropologie que de choisir un produit fermenté comme signe visible d’un sacrement aussi grand que l’Eucharistie.

Ainsi, s’il ne faut pas « poser le Christ avec le saucisson et le pinard sur l’étagère », on est forcé de reconnaître que le Christ, lui, pose le vin sur la table, et nous invite à cette table. Le mystère de la transsubstantiation implique que la totalité des propriétés du vin sont conservées, sans exception. C’est pourquoi, à cause même du mystère de la transsubstantiation, le Christ a pleinement choisi la totalité des propriétés du vin, sans exception, pour son sacrifice, et pour sa communion.

Ainsi la fermentation est à la fois un signe d’identité et d’universalité : l’universalité du « chacun » : l’attachement identitaire à la fermentation est universelle, sans renier la spécificité et l’identité de chacun de ces attachements. Ainsi le vin est, pour la foi, un signe d’identité et d’universalité : le sacrement de l’Eucharistie est universel, et atteint chaque personne dans son unité, dans son identité propre, chaque communion est unique et personnelle, et cette communion unit « chacun » ensemble en « un seul corps ».

L’homme reçoit le baptême dans l’eau. L’eau est le fruit de la création comme l’homme baptisé est un fruit de la création, un fruit reçu. Mais l’homme communie à Dieu, et ce sacrement de communion ne passe pas par un fruit non transformé et seulement reçu, l’homme met la main à la pâte, littéralement. Et Dieu a choisi dans le vin un produit fermenté, un produit transformé par l’homme, fruit du travail de Dieu, de l’homme, du jardin, de l’outil et du temps, et dont le savoir faire se transmet de génération en génération c’est-à-dire par l’intermédiaire d’un corps social. Ainsi Dieu choisit pour sa communion à l’homme un produit fermenté. Ainsi Dieu choisit ce vin qui fait la fierté de l’homme, et auquel l’homme attache son identité, celui dont l’homme se souviendra toujours lorsqu’il sera sur une terre étrangère. C’est ce vin qui rappelle à l’homme qu’il est sur une terre étrangère.

Le pain azyme de la Pâque rappelle à l’homme qu’il est en voyage, et le vin de la Cène lui rappelle sa terre et sa nation. Ainsi le Christ énonce :« Mon royaume n’est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour que je ne fusse pas livré ». Le royaume n’est pas de ce monde, mais c’est en ce monde que, par le choix du pain et du le vin, le Christ nous rappelle que l’attachement à sa terre et à sa nation est une prophétie qu’il importe de vivre dans sa propre chair : « Va, et épouse une femme aimée d’un amant et adultère », « prenez et mangez en tous », ainsi sont les prophéties. Le propre de la prophétie est le témoignage de la parole vivante dans sa propre chair. Ainsi l’homme n’instrumentalise pas la messe dans sa quête identitaire, c’est Dieu qui rejoint l’homme dans sa quête identitaire, pendant la messe qu’il a lui-même institué : autant les paroles que les gestes que le choix du pain et du vin font sens, intégralement. La prophétie ne se satisfait pas de la parole seule : « Prends ton grabat et marche », « Tu es Pierre », la prophétie n’est pas seulement l’énoncé de la parole vivante, elle est l’incarnation de cette parole. Le baptisé, dans sa dimension de prophète de prêtre et de roi incarne la parole vivante : « Et le Verbe s’est fait chair ».

Et le Verbe s’est fait chair. Il a foulé la terre, et il a célébré les rites des hommes et le service de Dieu.

Voici l’homme

Et je te dis « Vis dans ton sang ».


Addendum par Thomas DEBESSE le 19/01/2017 à 23:08.

Après rédaction de ce billet je viens de découvrir cette tribune de Falk Van Gaver titrée « Toute détestation du temporel est une abomination », citant très justement Charles Péguy et dont voici un extrait :

« Charles Péguy, dreyfusard, socialiste, est venu au christianisme par Jeanne, Jeanne la sainte du peuple, de la patrie. Il est venu au Christ par le souci du peuple et l’amour du pays — pas d’un concept de peuple ou de pays, mais par amour et souci du peuple réel et du pays réel. […] »

« L’Esprit de Dieu conçoit en Marie, “une pauvre juive de Judée”, et féconde son sein. “Le spirituel couche dans le lit de camp du temporel”, dit brutalement le prosateur des Cahiers de la Quinzaine, mais aussi le poète du Porche du mystère de la deuxième vertu et d’Eve :

“Car le spirituel est lui-même charnel
Et l’arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond.”

Péguy reviendra sans cesse sur ce mystère central qu’il n’a cessé de méditer :

“C’est vraiment un grand mystère que cette sorte de ligature du temporel et du spirituel. On pourrait dire que c’est une sorte d’opération d’une mystérieuse greffe. Le temporel fournit la souche ; et si le spirituel veut vivre, s’il veut continuer, s’il veut fleurir, s’il veut fructifier, le spirituel est forcé de s’y insérer.”

Il insiste sur “ce besoin incroyable du temporel qui a été laissé au spirituel, cette incapacité absolue du spirituel de se passer du temporel.” »


Addendum par Thomas DEBESSE le 25/01/2017 à 22:22.

Sur la question de l’homme qui possède l’intelligence et la volonté parce qu’il est à l’image de Dieu et non l’inverse, un militant syndical me rapportait les paroles de Bernard Le Sueur, formateur CFTC de morale sociale chrétienne (1923-2014), lorsqu’il disait à ses stagiaires que, parce que l’homme est créé à l’image de Dieu, l’homme est un être social, Dieu étant une société de trois personnes. On peut se poser la question suivante : si les anges sont constitués en chœurs, peut-on dire d’eux qu’ils forment une société ? Sachant qu’un groupe de personne ne forme pas nécessairement une société (cf. les quatre causes d’Aristote), d’où une différence supplémentaire entre l’ange et l’homme. La question de la distinction ange/homme n’était traitée ici que pour détricoter ce néo-gnosticisme qui tend à présenter la perfection comme une désincarnation, mais cette remarque est très intéressante, traitant cette fois-ci de l’identité du corps social. Les aspects permettent de reconnaître l’identité mais ne confèrent pas l’identité : l’ajonc a la couleur du genêt, mais n’est pas le genêt. L’être qui partage certaine propriétés de l’image de Dieu n’est pas nécessairement image de Dieu, et l’on peut dire de même du corps social.

De même ce militant syndical s’étonnait que Falk Van Gaver ne cite que les trois premiers vers de la strophe de Charles Péguy, et relevait que dans son montage sur la morale sociale chrétienne pour ses auditeurs, Alphonse Brégou, directeur de l’Institut Syndical de Formation CFTC (1922-2011), omettait lui-même ce quatrième. Voici ces vers réunis :

« Car le spirituel est lui-même charnel
Et l’arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond
Et l’arbre de la race est lui-même éternel »

Peut-être le mot « race » fait-il peur, car le sens de ce mot a changé entre le sens que Péguy y met ici et le sens que ce mot possède dans l’imaginaire collectif aujourd’hui, propre à provoquer des réactions épidermiques inutiles. On pourrait lire « Et l’arbre de la lignée est lui-même éternel », puisque cette lignée est éternelle dans la relation entre la personne du Père et la personne du Fils qui partage notre humanité, et puisque cette lignée traverse toute l’humanité par la chair partagée à la fois par la personne éternelle du Fils et par tous les hommes. Péguy met en parallèle dans ces vers l’arbre de la grâce et l’arbre cette généalogie humaine. Mais employer « arbre » et « lignée » dans ce même vers serait une redondance indigne de Péguy, et cela casserait la rime avec « grâce ». La grâce de l’incarnation est justement, dans cet arbre de chair, de faire rimer « charnel » avec « éternel », et c’est exactement de cet arbre de chair dont il est question dans le Magnificat : « Sa Miséricorde s’étend de génération en génération », dit autrement : « Sa miséricorde s’étend d’enfantement en enfantement ».

Finalement, ce lecteur relevait comment la politique vécue comme le soin du corps social est transposable à la vie sociale en entreprise et à sa hiérarchie, mais aussi au monde syndical qui doit prendre soin de l’entreprise en tant que corps social (la communauté de travail), l’amitié comme lien constituant un tissu y trouvant son rôle, plus encore pour le délégué que pour le hiérarchique. Effectivement, animer le corps social et tenir le rôle du chef est une fonction assez différente, c’est une des très grandes intuitions d’un mouvement comme Missio par exemple : les animateurs ne sont pas des extensions de la hiérarchie (ce ne sont pas des sous-chefs), ils appartiennent au corps social. De même le délégué n’est pas celui à qui le chef délègue, mais celui à qui le corps social délègue. Ainsi tout corps social doit avoir des animateurs qui tissent ce corps, et le rôle de l’animateur n’est pas le rôle du chef. Et pour faire plaisir à Péguy, dans un pèlerinage il y a celui qui tire vers l’avant, mais celui-ci ne peut tirer le chapitre vers l’avant s’il n’y a dans ce chapitre des membres qui sont là pour pousser ce chapitre, et prendre par la main chacun de ces membres. Ceux-là sont plus discrets mais leur économie ne peut être faite sans démembrer l’ensemble du corps social.


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