Vaincre ou mourir, le film survivant


PostĂ© par Thomas Debesse le 02/03/2023 Ă  19:30. cc Licence CC by (copiez-moi !)

Vaincre ou mourir, le film survivant
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Le film « Vaincre ou mourir » sorti au cinĂ©ma en janvier 2023 a suscitĂ© un ensemble de rĂ©actions et j’ai envie de rĂ©pondre Ă  certaines choses que j’ai entendues qui m’ont semblĂ©es pour le moins curieuses. Peut-ĂȘtre puis-je participer Ă  nourrir une rĂ©flexion sur le cinĂ©ma, le film historique, notre relation Ă  l’histoire et au cinĂ©ma, etc.

Je ne vais pas vraiment faire une critique du film lui-mĂȘme car aprĂšs presque un mois Ă©normĂ©ment de choses ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dites, et je vous propose de partir de certaines choses que j’ai entendues comme base de conversation.

Vaincre ou mourir, le film survivant

[Générique]

J’ai entendu dans la vidĂ©o de la chaĂźne Intercut sur ce film l’animateur de la chaĂźne aborder avec raison le fait que Vaincre ou Mourir a Ă©tĂ© financĂ© par le CNC et Canal+. Et puis il dit :

« parce qu’en France si tu veux sortir au cinĂ©ma, il faut que t’ai une aide du CNC [
] Le CNC a donnĂ© cette aide. Le CNC a donc voulu que Vaincre ou Mourir ait le droit d’exister et d’ĂȘtre projetĂ© sur grand Ă©cran. » (Intercut)

C’est intĂ©ressant parce que ça rappelle que le concept de subvention est Ă  la fois celui de l’aide et celui du pouvoir. Cette personne rappelle aussi que Canal+ a investi prĂšs d’un million d’euros, et ajoute :

« serai-je en train de dire que Vaincre ou Mourir s’inscrit en fait parfaitement dans le systĂšme dĂ©noncĂ© par tous ceux qui en font son argument artistique principal, celui d’ĂȘtre exclu du systĂšme, ben Ă©coutez, oui. » (Intercut)

Mais si ce film a rĂ©ussi Ă  valider toutes les Ă©tapes de la production et de la distribution dans ce systĂšme, on ne peut pas pour autant se servir de ce film pour affirmer qu’il n’y aurait donc pas d’opposition ni de difficultĂ© systĂ©mique. Il s’agit d’un biais de sĂ©lection qu’on appelle le « biais du survivant ».

Je donne un exemple de ce qu’est le biais du survivant. Quand le 3 janvier 1943 un bombardier amĂ©ricain est abattu Ă  6000 mĂštres d’altitude, un des membres d’équipage est Ă©jectĂ© des restes de l’avion mais son parachute a Ă©tĂ© dĂ©truit dans l’attaque. Il tombe de 6000 mĂštres sans parachute et aterrit prĂ©cisĂ©ment sur la verriĂšre de toit de la gare de Saint Nazaire qu’il brise avant de toucher le sol. BlessĂ©, il survit. Eh bien voyez on ne peut pas tirer de ce cas particulier une rĂšgle gĂ©nĂ©rale. Pourtant les lois physiques qui lui ont permis de survivre sont exactement les mĂȘmes qui vous tueront si vous essayez de faire de mĂȘme. Sa survie est parfaitement intĂ©grĂ©e au systĂšme. Mais si vous vous tentez l’exercice et que vous mourez, votre mort sera parfaitement intĂ©grĂ©e au systĂšme. Si ce film est un premier film, oĂč sont les autres ? Eh bien l’absence de tous les autres est autant intĂ©grĂ©e au systĂšme que ne l’est l’existence de ce film.

Il y a tout un ensemble de facteurs, un agencement de conditions qui se sont rĂ©unies au bon moment au bon endroit pour que, cet homme survive d’une chute de 6000 mĂštres, et pour que ce film sorte au cinĂ©ma. Supposer que cette survie serait une gĂ©nĂ©ralitĂ©, c’est une faille dans le raisonnement.

Le fait que le film Vaincre ou Mourir a Ă©tĂ© financĂ© par le CNC et produit par StudioCanal n’est pas suffisant pour affirmer que ce genre de film en France s’inscrit parfaitement dans le systĂšme de production.

Au contraire, le constat qu’il faille cet agencement de conditions particuliĂšres pour que ce film existe, argumente en faveur du caractĂšre exceptionnel de son avĂšnement. Ça peut donc servir d’argument pour soutenir l’idĂ©e contraire que l’environnement ne lui serait pas favorable de maniĂšre gĂ©nĂ©rale. Parce qu’il y a une confusion entre le fait que quelque chose soit parfaitement intĂ©grĂ©e Ă  son environnement et le fait que l’environnement lui soit favorable de maniĂšre gĂ©nĂ©rale. Il est possible que l’intĂ©gration parfaite de quelque chose Ă  son environnement, ce soit la mort en gĂ©nĂ©ral, et l’éventualitĂ© d’une survivance exceptionnelle.

Le film Vaincre ou mourir est produit par le Puy du fou, et si Vaincre ou Mourir en est le premier, le Puy du Fou a plus de trente ans d’expĂ©rience dans la reprĂ©sentation de loisirs inspirĂ©s de sujets historiques. Le directeur du Puy du Fou Nicolas de Villiers est de la famille de Philippe de Villiers, ancien SecrĂ©taire d’État Ă  la Culture sous François Mitterrand et ancien PrĂ©sident du Conseil GĂ©nĂ©ral de la VendĂ©e dont il a eu la fonction pendant plus de 20 ans. On peut donc comprendre qu’effectivement le Puy du Fou avait le rĂ©seau suffisant pour que le Conseil GĂ©nĂ©ral de la VendĂ©e puisse faire attribuer une subvention du CNC pour produire ce film. Certains dĂ©tracteurs relĂšvent aussi que la participation en production de StudioCanal en pointant du doigt le fait que le groupe Canal+ est dĂ©sormais partie du groupe Vivendi, contrĂŽlĂ© majoritairement par Vincent BollorĂ© dont ces mĂȘms dĂ©tracteurs prĂ©cisent qu’il serait catholique. Ça commence Ă  faire beaucoup Ă  devoir mettre dans la balance pour permettre l’existence d’un film quand mĂȘme. Un environnement favorable n’en demanderait pas autant.

De plus, si la critique identifie une certaine inexpĂ©rience dans la production de ce film malgrĂ© de tels soutiens, ça n’argumente pas en faveur d’une existence ordinaire, et ça commence mĂȘme Ă  remettre en cause l’idĂ©e d’une parfaite intĂ©gration dans l’environnement. Car autrement des collaborateurs plus expĂ©rimentĂ©s auraient pu ĂȘtre impliquĂ©s. On ne peut pas Ă  la fois qualifier le rĂ©sultat de tĂ©lĂ©film comme certains l’ont fait, invoquer les soutiens extra-ordinaires qu’il a reçu dans son dĂ©veloppement, et en mĂȘme temps, affirmer qu’il serait le fruit parfaitement intĂ©grĂ© de son environnement. En fait il faut choisir. Parce que si on affirme que ça ressemble un tĂ©lĂ©film, alors ça suppose que l’industrie pour produire ce genre de film en est encore Ă  l’étape du balbutiement.

Si, pour pouvoir produire sur le sujet particulier de Charette ou des guerres de VendĂ©e ce qui ne serait encore qu’un premier film avec des dĂ©fauts, il faut racheter Canal ? La marche est haute quand mĂȘme.

En plus on parle de cinĂ©ma alors, racheter Canal et avoir le Conseil GĂ©nĂ©ral dans sa poche, ce ne sont pas des compĂ©tences de rĂ©alisation. Donc si le film serait intĂ©grĂ© favorablement dans son environnement de production, le rĂ©sultat serait peut-ĂȘtre diffĂ©rent.

Quand Daniel Rabourdin a rĂ©alisĂ© son docufiction La RĂ©bellion cachĂ©e sorti en 2017 sur le sujet des guerres de vendĂ©e, il a pu lui aussi faire participer Reynald SĂ©cher comme l’a fait Vaincre ou Mourir. Dans le gĂ©nĂ©rique de son docufiction on voit citer comme consultant Hubert de Torcy, le prĂ©sident de Saje Distribution qui est justement la sociĂ©tĂ© qui distribue Vaincre ou Mourir, et qui distribue aussi La RĂ©bellion cachĂ©e. Mais avec ce rĂ©seau pour faire un film sur le mĂȘme sujet, Daniel Rabourdin n’a pas rĂ©unit ces soutiens-lĂ , ni les financements qu’a reçu Vaincre ou Mourir.

Ce qui s’est passĂ© avec Vaincre ou Mourir est une exception. Peut-ĂȘtre est-ce le signe que cela devient plus facile, mais ça, on ne le sait pas encore. Il faut transformer l’essai pour le vĂ©rifier. Aujourd’hui c’est une exception, le film « vaincre ou mourir » est un survivant. Sera-t-il le pĂšre d’une lignĂ©e, on ne le sait pas encore.

Pourquoi Saje distribution ?

Un point qui a Ă©tĂ© relevĂ© par plusieurs personnes ou mĂ©dia, y compris l’animateur d’Intercut, c’est que ce film serait distribuĂ© par, (6+) « une obscure sociĂ©tĂ© de distrib, qui s’appelle Saje production, qui n’ont juste jamais sorti de film Ă  grande ampleur, jamais, et qui est spĂ©cialisĂ©e dans le film de cinĂ©ma chrĂ©tien ». Mais justement parlons-en, comment se fait-il que la distribution d’un tel film se fasse par une sociĂ©tĂ© confidentielle ? Parce que si ce film Ă©tait favorablement intĂ©grĂ© au systĂšme de financement, de production et de distribution cinĂ©matographique, pourquoi ce serait Saje qui distribue le film et pas une entreprise qui aurait plus d’expĂ©rience et de galons ? Ou bien pourquoi Saje est-elle encore confidentielle ?

D’ailleurs pourquoi ce n’est pas Studio Canal qui distribue Vaincre ou Mourir, c’est une vraie question j’aimerai bien savoir, parce qu’ils participent dĂ©jĂ  au film Vaincre ou Mourir, et Studio Canal est par exemple la sociĂ©tĂ© de distribution de Reste un peu de Gad Elmaleh, qui traite dĂ©jĂ  d’un sujet de foi, mĂȘme si ça reste une comĂ©die.

On ne peut pas Ă  la fois vouloir expliquer que ce film serait confidentiel Ă  cause du fait que sa sociĂ©tĂ© de distribution serait confidentielle, et en mĂȘme temps affirmer que ce film serait parfaitement intĂ©grĂ© au systĂšme dans lequel il est produit, parce que dans ce cas-lĂ , soit le Puy du fou aurait choisi une autre sociĂ©tĂ© de distribution que Saje, soit Saje serait un pilier incontournable de la distribution de film en France, et c’est Saje qui aurait distribuĂ© Reste un peu


Saje a commencĂ© Ă  distribuer des films en 2012 et s’est notamment fait connaĂźtre en 2014 en important le film Cristeros. C’est important qu’on aborde ce sujet parce qu’il y a une certaine similitude avec ce qui se passe avec Vaincre ou Mourir.

Le film Cristeros est un film produit au Mexique avec un budget Ă  faire pĂąlir de jalousie celui de Vaincre ou Mourir : 12 millions de dollars, c’est trois fois plus que Vaincre ou Mourir. Il a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© par Dean Wright qui est connu pour son travail sur les effets spĂ©ciaux de Titanic, Le Seigneur des anneaux ou Le Monde de Narnia, et le film prĂ©sente un casting que ne pouvait se payer Vaincre ou Mourir, entre Peter O'Toole, Andy GarcĂ­a ou Eva Longoria. Cristeros est beaucoup plus intĂ©grĂ© dans le paysage du cinĂ©ma d’outre atlantique que ne l’est Vaincre ou Mourir dans le paysage du cinĂ©ma français. Ce qui rapproche Vaincre ou Mourir et Cristeros c’est que le sujet de Cristeros est celui de la persĂ©cution anti-catholique au Mexique au dĂ©but du XXe siĂšcle. Le conflit se transforme en conflit armĂ© suivi d’une Ă©puration. En 1935, 17 Ă©tats du Mexique ne comptent plus un seul religieux sur leurs sols.

En 2014 on aurait pu dire
 franchement, pour distribuer Cristeros, faire appel Ă  une sociĂ©tĂ© de distribution inconnue qui existe depuis un an et demi, est-ce qu’on a pas un rĂ©seau de distribution existant en fait ? Ben il faut croire que non.

En 2023, presque dix ans aprĂšs, pour distribuer Vaincre ou Mourir c’est toujours Saje qui s’y colle en fait. Heureusement qu’ils sont lĂ . Je ne vois pas le personnage de Charette ni le sujet des guerres de VendĂ©e dans le catalogue de films produits et distribuĂ©s par EuropaCorp. Qu’est-ce qui les empĂȘche ? La matiĂšre est lĂ  pourtant ! On ne peut pas vraiment prĂ©tendre que Vaincre ou Mourir serait parfaitement intĂ©grĂ© au systĂšme et en mĂȘme temps s’étonner qu’il soit distribuĂ© par Saje.

En 2004 dĂ©jĂ , il y a presque 20 ans, il n’a pas Ă©tĂ© facile d’importer et distribuer en France le film La Passion du Christ de Mel Gibson. C’était le Tunisien Tarak Ben Ammar qui avait pris en charge la distribution en France.

Il y a un point supplĂ©mentaire sur lequel on peut comparer Vaincre ou Mourir et Cristeros, c’est le fait que dans certains endroits, des gens ont organisĂ© les sĂ©ances eux-mĂȘmes pour qu’ils puissent voir ce film. C’est-Ă -dire qu’il y a des gens qui ont nĂ©gociĂ© avec un cinĂ©ma la projection du film qu’ils veulent voir, et ont fait eux-mĂȘmes la prĂ©vente de la sĂ©ance avec leur propre rĂ©seau, ça peut ĂȘtre par exemple une paroisse. Ça nous dit qu’il y a un besoin de ce genre de film qui n’est pas satisfait. Il y a un besoin de production et un besoin de distribution qui ne sont pas satisfaits, et lĂ  ce n’est pas la faute de Saje parce que justement Saje permet Ă  ces initiatives de rĂ©aliser cette distribution, en Ă©tant des acteurs locaux. En fait Saje a certainement beaucoup plus d’expĂ©rience et un meilleur rĂ©seau que StudioCanal quand il s’agit de rĂ©pondre Ă  un besoin oĂč ce sont les initiatives locales qui font venir le film chez eux, quand c’est ton voisin qui te prĂ©vent ta place de cinĂ©ma pour un film dont il a organisĂ© la projection dans le cinĂ©ma de ton quartier.

À la fin de la projection du film Cristeros des gens ont applaudi, et il y a eu de nombreux tĂ©moignages de personnes disant la mĂȘme chose du film Vaincre ou Mourir. C’est un fait qui est rapportĂ© de lieux et de personnes diffĂ©rentes. Alors certainement que parmi ces personnes il y avait des gens bienveillants, acquis Ă  certaines causes, partisans peut-ĂȘtre, mais ce sont des gens dont le besoin n’est ordinairement pas satisfait.

Ces films-lĂ  rĂ©pondent Ă  des besoins, il est juste que ces besoins soient satisfaits, il est juste que ce genre de film soit rĂ©alisĂ© plus souvent. Si certains sont critiques Ă  l’égard de Vaincre ou Mourir parce qu’ils ne le trouvent pas assez bon, la rĂ©ponse Ă  ce constat devrait ĂȘtre simple : j’espĂšre qu’il y aura mieux alors
 Parce que maintenant, j’attends l’épisode d’Intercut « Ces films comme Vaincre ou mourir
 en mieux ! ». Et il y a une condition, c’est que ça doit ĂȘtre une production française sur une histoire française puisque l’hypothĂšse de base [*de dĂ©part] Ă©tait que ce film serait parfaitement intĂ©grĂ© Ă  son environnement de production. Ces films comme Vaincre ou mourir, en mieux, s’ils existent, donnez-les-moi


Le souvenir d’une souffrance rĂ©elle

Un point qui me tient Ă  cƓur, c’est la pudeur et la dĂ©licatesse que j’ai retrouvĂ©e dans ce film. C’est Ă©tonnant parce que je n’ai vu personne en parler, ou alors ça Ă©tĂ© dĂ©noncĂ© de maniĂšre indirecte.

La question de la pudeur et de la dĂ©licatesse est importante parce que ce film aborde des faits qui ont Ă©tĂ© vĂ©cus par une population qui en a encore aujourd’hui la mĂ©moire.

Dans mon travail il m’est arrivĂ© d’apporter mon savoir faire technique dans la captation et la diffusion d’évĂ©nements traitant par exemple du devoir de mĂ©moire au sujet des dĂ©portations nazies. La question de la mĂ©moire est importante pour bien d’autres drames aussi, que ce soit par exemple le gĂ©nocide armĂ©nien ou ce qu’a subi en France la population vendĂ©enne, pour ne citer qu’eux. Et on sait que selon les parties, c’est plus ou moins facile de traiter ces sujets.

Quelqu’un qui serait un peu attentif Ă  notre hĂ©ritage culturel français, rĂ©gional, va entendre des bribes de ces histoires. Le groupe Tri Yann a fait redĂ©couvrir au grand public dans son album La dĂ©couverte ou l’ignorance de 1976 la chanson en langue bretonne La levĂ©e des 300 000 hommes (Galvadeg en tri kant mil soudard) De trĂšs nombreuses personnes connaissent cette chanson aujourd’hui, car l’album est disque d’or. Mais plutĂŽt que de vous avoir fait Ă©couter le version de Tri Yann, je vous ai fait Ă©couter une interprĂ©tation plus confidentielle, chantĂ©e par la chorale Dugelez Breiz. C’est une chanson bretonne. En français l’extrait que j’ai choisi dit « On avait demandĂ© Quatorze de Langonnet, Quatres autres de Brezel, Et sept du Faouet ». Cette chanson parle de la levĂ©e des 300 000 hommes en Bretagne, quand le nouvel État rĂ©volutionnaire Ă  Paris dĂ©cide de conscrire des hommes pour faire la guerre pour la dĂ©mocratie avec ses canons. Cette chanson exprime la tristesse de ces villages qui voient leurs hommes partir au combat dans une guerre qui ne les concerne pas, une guerre qui est d’ailleurs consĂ©quence de la rĂ©volution. Celui qui a habitĂ© Ă  cĂŽtĂ© du Faouet, quand il entend cette chanson, elle lui parle personnellement.

C’est cette mĂȘme levĂ©e des 300 000 hommes, cette fois-ci en VendĂ©e, que l’on voit au dĂ©but du film Vaincre ou Mourir. Au refus suit la rĂ©volte. À la rĂ©volte suit de violentes reprĂ©sailles. La population a vĂ©cu ces choses et s’en souvient. Dans le film est Ă©voquĂ©e la guillotine, mais aussi les noyades de Nantes, et toutes sortes de crimes Ă  l’égard de la population. Le souvenir de ces choses est une mĂ©moire vivante. C’est un des effets du traumatisme de se souvenir du drame. Et ce souvenir n’est pas mauvais en soi, il fait partie du vĂ©cu, il fait partie du deuil lui-mĂȘme. La cicatrice fait partie de l’homme qui survit. Celui qui voudrait faire taire ce souvenir ajouterait du drame au drame en ajoutant du dĂ©ni Ă  l’objet du deuil. Ce silence, ce dĂ©ni serait une insulte supplĂ©mentaire. La mĂ©moire participe Ă  une construction civilisationnelle. Celui qui a vĂ©cu en VendĂ©e connaĂźt les noms des lieux qui sont Ă©voquĂ©s dans les histoires de ces guerres de VendĂ©e. La VendĂ©e fait partie de la vie des hommes qui y vivent ou y ont vĂ©cu, et l’histoire de la VendĂ©e parle Ă  ces hommes.

Il existe toute sortes de chansons populaires autour des guerres de VendĂ©e ou de la Chouannerie : des chants de marche, Ă  chanter sur la route, des chants de veillĂ©e, Ă  chanter au coin d’un feu, dans une expĂ©rience installĂ©e dans le territoire, dans la mĂ©moire, et dans un peuple. Dans la chanson « les bleus sont là » on chante « Les bleus sont lĂ , le canon gronde, dites les gars avez-vous peur, vos corps seront jetĂ©s Ă  l'onde, vos noms vouĂ©s au dĂ©shonneur ». Quand Écran Large affiche « Vaincre ou Vomir », les gens qui ont Ă©crit cela actualisent 230 ans aprĂšs cette volontĂ© de vouer au dĂ©shonneur les noms de ces gens. La chanson continue « les bleus chez vous dansant la ronde boiront le sang de votre cƓur ». Il y a quelque chose de violent dans cette expression du souvenir, mais ce serait ajouter de la violence Ă  la violence que de lui prĂ©fĂ©rer le dĂ©ni. PrĂ©fĂ©rer le dĂ©ni, ce serait ĂȘtre complice de la volontĂ© d’anĂ©antissement.

Quand dans Écran Large Antoine Desrues Ă©crit « À la vue de Vaincre ou mourir, on espĂ©rerait presque que l’enfer existe rĂ©ellement pour y voir ses responsables prosĂ©lytes et rĂ©actionnaires y brĂ»ler avec dĂ©lectation », je me dis mais, oui en fait, ce qu’il dĂ©crit lĂ , c’est le concept de base de ce que l’on a appelĂ© en VendĂ©e la colonne infernale, oĂč les villages ont Ă©tĂ© incendiĂ©s, et oĂč les gens ont Ă©tĂ© littĂ©ralement jetĂ©s au four, au feu, pour y voir avec dĂ©lectation y brĂ»ler ces dits prosĂ©lytes et rĂ©actionnaires.

Le massacre des Lucs-sur-Boulogne a fait entre 500 et 590 victimes, y compris de trĂšs nombreuses victimes civiles. Le 28 fĂ©vrier 1794, 110 enfants ĂągĂ©s d’un mois [* de 15 jours] Ă  sept ans sont massacrĂ©s dans l’église du Petit-Luc. Certains des acteurs de ce massacre se seraient vantĂ©s d’avoir Ă©liminĂ© des « grenouilles de bĂ©nitier accrochĂ©es Ă  leurs reliques », ce qui ajoute au meurtre de masse et Ă  l’horreur de ce massacre d’enfant la dimension intentionnelle d’une persĂ©cution relative Ă  la foi et donc Ă  la coutume de la population visĂ©e. En fait on connaĂźt le prĂ©nom, le nom et l’ñge de chacun de ces enfants. Ce n’est pas un souvenir lointain, anonyme. Certaines personnes en lisant la liste retrouverons leur propre nom, et ont peut-ĂȘtre dans leur famille, un cousin, une cousine qui font partie de ces enfants assassinĂ©s Ă  un Ăąge entre un mois et sept ans par des soldats de l’armĂ©e française.

La pudeur du réel

J’avais de l’apprĂ©hension avant de voir Vaincre ou Mourir, mais j’ai Ă©tĂ© agrĂ©ablement surpris de ne jamais ressentir de malaise, pas par rapport aux Ă©vĂ©nements du film mais par rapport Ă  sa rĂ©alisation. En particulier, rien ne m’a arrachĂ© Ă  l’immersion, rien ne m’en a fait dĂ©crocher. Et ça, je pense que c’est digne d’ĂȘtre relevĂ©. Vaincre ou mourir a trouvĂ© la pudeur nĂ©cessaire pour traiter d’un sujet historique de mon pays, dont les personnages sont de mon pays, ont vĂ©cu des Ă©vĂ©nements rĂ©els, sur une terre Ă  laquelle je peux me rattacher.

Avant de voir ce film je n’avais jamais assistĂ© Ă  une quelconque production du Puy du Fou. Je ne suis jamais allĂ© au parc et n’ai jamais vu un seul de leurs spectacles. Donc ce film est le premier contact que j’ai eu avec ce qu’ils produisent. Je n’avais pas d’a priori sur le film, si ce n’est que, parce que c’est un premier film et un petit budget j’étais prĂȘt au cas oĂč le rĂ©sultat me dĂ©plairait. Je connaissais par contre dĂ©jĂ  le sujet du film mais ça, ça a tendance Ă  me rendre plus critique et moins indulgent.

Parce que je connais un peu le sujet, certains pourraient me dire, mais Thomas, ne serais-tu pas dĂ©jĂ  convaincu ? Si tu nous dis que tu as aimĂ© ce film, ne serait-ce pas parce qu’il raconte une histoire pour laquelle tu aurais une affection prĂ©alable ? Ben en fait non, il est plus difficile Ă  un film de me plaire quand il touche Ă  des Ă©lĂ©ments de mon identitĂ©, de mon pays, de ma langue ou de ma culture. Parce que je suis plus exigeant, parce que je suis beaucoup plus Ă  vif.

Quand un film met en scĂšne des personnages, une histoire, un caractĂšre bien français, il arrive souvent que ce film provoque en moi un malaise. La source de ce malaise, c’est une pudeur. Voyez, un peu comme si quelqu’un me montrait du doigt. Parce que ces sujets me sont proches, je suis plus sensible et plus critique. Et Vaincre ou Mourir a rĂ©ussi Ă  faire ce qu’énormĂ©ment de films français Ă©chouent.

Je donne deux exemples bien connus du cinĂ©ma Français. Le film AstĂ©rix et ObĂ©lix contre CĂ©sar de Claude Zidi, sorti en 1999, il m’avait causĂ© un malaise tout au long du film, parce que justement je connais bien AstĂ©rix, et puis je connais bien la langue, je connais bien l’humour d’AstĂ©rix, je connais le caractĂšre français, certains diraient franchouillard, de ces personnages, Ă  la fois dans la BD et dans le film. Quand je regarde le film, j’ai l’impression que quelqu’un me regarde et me dit, c’est ça l’humour de ton pays ? C’est gĂȘnant en fait. Mon second exemple, c’est Le fabuleux destin d’AmĂ©lie Poulain de Jean-Pierre Jeunet sorti en 2001. Ce film exagĂšre tout, les personnages, les dĂ©cors, l’environnement, et reprĂ©sente un Paris de carte postale, non pas celui qui existe en vrai, mais celui qu’on imagine, dans l’intimitĂ© de son imaginaire. Et voyez, j’ai posĂ© le mot d’intimitĂ©. C’est un peu comme si quelqu’un racontait un de vos rĂšves Ă  votre place. Le film me suggĂšre quelque chose Ă  l’intĂ©rieur de moi puis dit publiquement Ă  l’écran ce qu’il m’a suggĂ©rĂ©, ce faisant il viole mon fort interne. Ça produit un malaise. Et puis dans ces deux films il y a ce sentiment que, ce n’est pas vrai, c’est pas possible en fait, ça en fait trop, et ça ça me fait dĂ©crocher du film. Certaines emphases un peu trop appuyĂ©es m’arrachent Ă  l’immersion du film.

Je n’ai pas trouvĂ© cela dans Vaincre ou Mourir. J’ai donc Ă©tĂ© respectĂ© par le film et son rĂ©alisateur. Et certains diront que la voix off est peut-ĂȘtre trop prĂ©sente, que le film pourrait plus montrer que dire, peut-ĂȘtre, mais au moins le film ne fait pas cette erreur trĂšs gĂȘnante de suggĂ©rer un ressenti puis de dire tout haut ou de montrer bien grassement ce que le spectateur a ressenti dans l’intimitĂ© de son affect et de son imaginaire.

Trop souvent dans un film français il y a un moment oĂč je ne peux m’empĂȘcher de voir desFrançais qui jouent des Français et qui se regardent jouer des Français qui seront regardĂ©s par des Français, et voir l’acteur se sentir obligĂ© de trahir qu’il est un acteur, qui a honte de lui-mĂȘme, et qui a besoin d’exprimer un peu de distance avec ce qu’il fait parce qu’il n’assume pas, et oĂč mĂȘme le sĂ©rieux devient comĂ©die aux dĂ©pens du Français. Je ne supporte pas cet espĂšce de message que les acteurs envoient trop souvent au visage du spectateur, « ne me prends pas trop au sĂ©rieux dans mon jeux parce que je n’ai rien Ă  voir avec ça ». Vaincre ou mourir ne fait pas ça. Il y a une diffĂ©rence entre agir français dans son jeu et jouer un français, et dans le film ils ont agi français.

Certains rĂ©alisateurs y arrivent et parfois n’y arrivent pas, Luc Besson ne tombe pas dans ce piĂšge quand il rĂ©alise Nikita, par contre il tombe Ă  fond dans ce piĂšge et c’est insupportable, quand il rĂ©alise Lucy, avec les personnages des policiers français. J’espĂšre donc que ce n’est pas une exception chez Puy du Fou Films et que leurs prochains films continueront dans cette mĂȘme dynamique, sans faire cette erreur.

Vaincre ou mourir touche Ă  des faits rĂ©els et Ă  l’imaginaire que l’on construit au contact de ces faits rĂ©els pour internaliser la connaissance, et Ă  aucun moment le film ne m’a manquĂ© de la dĂ©licatesse nĂ©cessaire.

Le traitement de la violence et le traitement de l’histoire

En parlant de pudeur, le film Vaincre ou Mourir est Ă©conome dans la violence graphique qu’il prĂ©sente Ă  l’écran. Il peut y avoir beaucoup de raisons Ă  cela. Beaucoup ont dit que cela rĂ©vĂ©lait Ă  leurs yeux un manque de moyens, ce qui est bien possible Ă©tant donnĂ© le budget de ce film.

Une deuxiĂšme raison pourrait ĂȘtre la volontĂ© de conserver un large public. Ça se dĂ©fend, et ça peut ĂȘtre critiquable, parfaitement. Par exemple dans un tout autre genre, certains considĂšrent que le fait de se limiter dans la violence pour ne pas restreindre l’audience est une des raisons qui conduisent les derniers films de la franchise Terminator Ă  ne pas se permettre d’ĂȘtre un film Terminator et donc de ne pas pouvoir satisfaire son cƓur de cible. Mais si le cahier des charges demande que le film soit tout public, et qu’on n’est pas d’accord avec ça, c’est le cahier des charges qu’il faut critiquer.

Il y a une troisiĂšme raison qui peut motiver Ă  limiter la reprĂ©sentation de la violence, de recourir plus Ă  la suggestion et Ă  user d’ellipses, c’est que le film relate une histoire vraie, avec des spectateurs qui peuvent s’identifier aux personnages par des attachements familiaux ou territoriaux rĂ©els, et avec, c’est trĂšs important, la particularitĂ© que ce film raconte l’histoire du vaincu.

Parce que si le film s’intitule Vaincre ou Mourir, le personnage à la fin il est vaincu et il meurt, et ce n’est pas une fiction.

Cette façon de faire des ellipses et de montrer certains tableaux, presque statiques, ou lointains, me font Ă©normĂ©ment penser au film Le tombeau des lucioles d’Isao Takahata. Le tombeau des lucioles est un film japonais racontant comment deux enfants japonais vivent les bombardements amĂ©ricains et l’impact que ça a sur leur vie. Ils sont les vaincus de l’histoire, et ils meurent Ă  la fin. Quand Isaho Takahata nous montre les corps des victimes de bombardements, il nous les pose simplement, comme le fait le film Vaincre ou Mourir. On ne voit pas les gens mourir, on voit les gens morts.

Parfois les films jouent sur les deux plans. Dans le film The Patriot avec Mel Gibson, certains combats sont explicites, on voit par exemple un boulet de canon qui arrache la jambe d’un soldat, au premier plan. Par contre quand Anne qui vient d’épouser Gabriel est enfermĂ©e avec le village dans l’église paroissiale et que l’église est incendiĂ©e, le film ne nous montre pas cette mort et fait une ellipse. On comprend la mort quand son beau-pĂšre Benjamin ramasse dans les cendres le collier qu’elle portait. Cette diffĂ©rence de traitement est alignĂ©e sur la proximitĂ© que le spectateur peut affectivement dĂ©velopper avec les personnages.

Dans le film Elle s’appelait Sarah sorti en 2010 sur le sujet de la rafle du Vel d’Hiv', quand Sarah rouvre le placard, on ne nous montre pas le contenu du placard. Ce n’est pas nĂ©cessaire, et ce n’est pas utile. On n’en a pas besoin pour comprendre ce qui se passe, et on n’a pas besoin de s’infliger ce spectacle.

Et en fait savoir faire une ellipse, le faire bien, ça demande un certains talent. Et si j’ai vu beaucoup de monde critiquer le fait que le film recourt Ă©normĂ©ment Ă  l’ellipse, je n’ai vu personne dire que ces ellipses Ă©taient mal faites. Et puisque certains sont déçus que ce film raconte plus qu’il ne montre, je rappelle que parfois, une bonne ellipse, demande plus de talent que de montrer, et parfois une bonne suggestion provoque plus d’effets que le simple montrer. Le bruit d’une patte griffue derriĂšre la porte peut ĂȘtre plus inquiĂ©tant que la vue de cette patte griffue.

Et autant certains films mĂ©langeront l’explicite et l’implicite, d’autres films comme Le tombeau des lucioles et Vaincre ou mourir font le choix de l’implicite et de la pudeur sur toute la ligne. Ces deux films prĂ©sentent l’histoire racontĂ©e par le vaincu, et l’histoire va ĂȘtre entendue par la population mĂȘme qui a la mĂ©moire douloureuse de ces Ă©vĂ©nements.

Si parfois le manque de moyen a pu encourager ces ellipses, je rappelle qu’un film n’est pas toujours Ă  100% un divertissement. C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui se passe avec Le tombeau des lucioles et Vaincre ou mourir. Quand bien mĂȘme il y aurait une cause matĂ©rielle Ă  l’absence d’explicite, celui qui rĂ©clame plus d’explicite rĂ©vĂšle peut-ĂȘtre qu’il n’a pas tout Ă  fait compris l’objet du film. Parce que ce n’est pas uniquement un film de costume, de mousquet et d’épĂ©e.

« Le problĂšme c’est que mĂȘme si vous voulez impĂ©rativement vivre dans le dĂ©ni en dĂ©politisant le film, et en vous vidant le crĂąne devant un grand spectacle historique, eh bien vous allez vite dĂ©chanter » (Écran large, 9:00)

On ne peut pas rĂ©clamer de tous les films d’ĂȘtre Ă  100% un divertissement et on ne peut prĂ©tendre que le spectateur est nĂ©cessairement dĂ©tachĂ© de la violence qui y serait reprĂ©sentĂ©e. Je reprends cette comparaison, mais quand on va voir le Tombeau des lucioles, est-ce que ces gens nous disent que l’on est censĂ© « vouloir vivre impĂ©rativement dans le dĂ©ni en dĂ©politisant le film et vouloir se vider le crĂąne devant un film Ă  grand spectacle ». C’est ça leur seul horizon du cinĂ©ma en fait ? Est-ce que lorsqu’Hayao Miyazaki a rĂ©alisĂ© le film Le vent se lĂšve oĂč il nous raconte l’histoire d’un concepteur d’avion de guerre Japonais dans une guerre que le Japon Ă  perdu, est-ce qu’ils nous disent que pour regarder cet autre film, il faut « vouloir vivre impĂ©rativement dans le dĂ©ni en dĂ©politisant le film et vouloir se vider le crĂąne devant un film Ă  grand spectacle » ?

C’est un argumentaire ad-hoc qui ne souffre pas la comparaison une fois confrontĂ© Ă  un pĂ©rimĂštre plus large que ce film, une sorte de carte Joker que certains sortent de leur poche quand ça les arrange. Le CinĂ©ma n’est pas le lieu pour vivre dans le dĂ©ni et se vider le crĂąne. Si c’est ça leur besoin, alors oui il vaut peut-ĂȘtre mieux qu’ils aillent au cinĂ©ma que de se tourner vers certaines substances douteuses. Parce que ce que certains expriment, lĂ , dans certains mĂ©dias, c’est leur comportement de junkie qui fuient le rĂ©el dans une consommation de drogue et qui se plaignent que la dose n’est pas assez forte, qu’elle arrache pas assez, et pire encore, qu’ils sont encore lucides avec ça. Et ça, pour eux, c’est un Ă©chec.

Celui qui regarderait le Tombeau des lucioles en se disant « on va voir un film de guerre, ça va ĂȘtre l’éclate », il va complĂštement passer Ă  cĂŽtĂ© du film, son expĂ©rience sera complĂštement ratĂ©e, mais ça ne sera pas la faute du film. Si le spectateur pose comme condition qu’il ne doit y avoir ni empathie ni compassion ni toute autre forme d’investissement affectif, c’est le spectateur qui a un problĂšme, pas le film.

Je me souviens d’un film sur Jeanne d’Arc qui Ă©tait en deux parties. C’était Jeanne La Pucelle de Jacques Rivette sorti en 1994. Il y avait un film intitulĂ© Les Batailles, et un autre intitulĂ© Les Prisons. Peut-ĂȘtre que ça aurait Ă©tĂ© une bonne idĂ©e de faire quelque chose comme ça pour Charette, avec deux atmosphĂšres, une plus glorieuse Ă  grand spectacle, et une plus intimiste et plus dans la tragĂ©die. Mais je comprends qu’ils ne pouvaient pas se permettre cela pour un premier film.

MĂȘme si l’histoire de Charette est propice Ă  reprĂ©senter des combats Ă©piques avec lesquels on pourrait prendre une certaine distance Ă©motionnelle, le film en lui-mĂȘme n’est pas facile pour une certaine population. Ce n’est pas une question de violence graphique. La mĂȘme personne qui pourrait se farcir les trois John Wick d’affilĂ©e, cette mĂȘme personne se donnera un rĂ©pit de plusieurs jours avant se permettre de regarder Ă  nouveau Vaincre ou Mourir. Dans John Wick on a un personnage imaginaire Ă©voluant dans un univers imaginaire et qui trucide des personnages imaginaires. Dans Vaincre ou Mourir avec Charette ce sont nos cousins qui trucident nos cousins dans notre pays. Si la relation du spectateur au film est la mĂȘme dans les deux cas, c’est que le spectateur ne prend pas le risque de sortir de sa zone de confort.

La pudeur du rĂ©el est aussi demandĂ©e parce que le sujet est traitĂ© correctement. Voyez si je prends le film Le dernier samouraĂŻ avec Tom Cruise, je n’ai pas de doute que les moyens, les acteurs ne sont pas du tout les mĂȘmes, sauf qu’il y a un problĂšme fondamental : dans le film Le dernier SamouraĂŻ, le personnage principal est prĂ©sentĂ© comme un AmĂ©ricain vĂ©tĂ©ran des guerres indiennes et traumatisĂ© par les massacres des Indiens aux États-Unis, alors que le personnage rĂ©el dont s’inspire l’histoire est un Français officier sous NapolĂ©on III, ayant vĂ©cu l’expĂ©dition du Mexique, la guerre franco-prussienne de 1870 et la Commune de Paris. Alors oui il y a une diffĂ©rence. Dans un cas le fait historique nourrit le scĂ©nario d’une autre histoire fictive avec toute la distance que cela met, et dans un autre cas l’histoire racontĂ©e essaie de reprĂ©senter le fait historique. L’histoire elle-mĂȘme a une importance, et Vaincre ou Mourir traite correctement l’histoire.

Les figurants

Cette part va ĂȘtre purement technique, mais j’ai entendu plusieurs fois que ce film manquait de figurant Ă  l’écran. J’ai entendu cela par exemple dans la vidĂ©o de Christopher Lannes :

« Les scĂšnes de bataille il y en a une en particulier qui est bien mise en valeur c'est la bataille de torfu une grande victoire de charrette mais lĂ  aussi ça manque cruellement de figurant ça manque cruellement de figurant tout au long du film mais surtout pendant les scĂšnes de bataille ». (Christopher Lannes)

Alors c’est vrai que sur ce point le cinĂ©ma peut nous montrer des choses plus grandioses. Mais lĂ  il ne faut pas se tromper de combat, ce n’est pas un manque de figurants, mais un manque d’effets spĂ©ciaux. On a du mal Ă  s’en rendre compte parfois mais Ă©normĂ©ment de choses que l’on voit dĂ©sormais au cinĂ©ma ne sont plus des choses filmĂ©es. À commencer par les figurants. Ça se voyait dĂ©jĂ  dans des films comme Forrest Gump, mais c’est dĂ©sormais la norme.

Certains films, parfois Ă  trĂšs gros budgets, ne se posent mĂȘme plus la question de la crĂ©dibilitĂ© des figurants. Black Adam sorti en 2022, avec 185 millions de dollars de budget, nous met une poignĂ©e de personne pour reprĂ©senter la population d’une ville. Vaincre ou Mourir fait mieux que ça en fait.

Et en parlant de cohĂ©rence, mĂȘme le traitement des dĂ©cors est correct. Si je compare avec John Wick 3 Parabellum, il y a Ă©normĂ©ment de dĂ©cors dans cet autre film qui n’ont aucun sens, qui ne peuvent pas ĂȘtre justifiĂ©s physiquement, ne serait-ce qu’en se posant la question, qui dans l’univers, paie pour ça, et pourquoi ? Ce film a eu 75 millions de dollars de budget et prĂ©sente des dĂ©cors qui ne sont justifiĂ©s que par un scĂ©nario de jeu vidĂ©o. Ils font des dĂ©cors qui flattent les yeux mais qui n’ont aucun sens. Il est mĂȘme parfois Ă©vident que l’intĂ©rieur du bĂątiment ne tient pas dans les dimensions extĂ©rieures de ce mĂȘme bĂątiment. 75 millions de dollars de budget mais l’intĂ©rieur est plus large que l’extĂ©rieur
 et ça ne les dĂ©range pas ! Vaincre ou Mourir a des dĂ©cors plus cohĂ©rents que ça en fait, peut-ĂȘtre parce qu’ils sont rĂ©els, tout simplement.

Alors donc, au sujet des figurants, oui, comparĂ© Ă  certaines grosses productions Ă  gros moyens on voit moins de gens Ă  l’écran, mais ce sont de vraies personnes que l’on voit, et ça fait du bien de voir ça. En fait Vaincre ou Mourir est un film avec beaucoup de figurants, alors c’est peut-ĂȘtre pas assez pour rivaliser avec certaines images complĂštement modĂ©lisĂ©es, mais en fait ça fait du bien de voir des figurants, et j’ai envie de dire, tant pis si parce que les figurants sont rĂ©els le film est contraint Ă  certains plans. D’ailleurs, est-ce que cette impression de tĂ©lĂ©film que certaines personnes ont ressentie ne viendrait pas en partie du fait que ce sont des vrais gens qui ont jouĂ©, et que donc la camĂ©ra a due ĂȘtre placĂ©e comme on place une camĂ©ra quand on tourne avec de vrais gens d’une part, et d’autre part qu’on ne multiplie pas ces gens avec de la modĂ©lisation Ă  haut dĂ©bit ?

L’Histoire de France, ce n’est pas sale

Ça n’aura pas Ă©chappĂ© Ă  grand monde, mais vous avez vu cette espĂšce de
 dĂ©nonciation du flim. En soi la critique d’un film est une opinion, l’opinion sur sa rĂ©alisation, sur son jeu d’acteur, sur la façon dont le film traite du sujet, etc. Mais si l’opinion porte sur le sujet du film, ce n’est plus une critique du film, c’est une critique du sujet.

Il y a des gens qui nous expliquent qu’il ne faudrait pas voir le film Vaincre ou Mourir. TĂ©lĂ©rama a titré :

â€ŻÂ«â€Żâ€œVaincre ou mourir”, un film du Puy du Fou si mauvais que mĂȘme les royalistes dĂ©testeront »;

et en sous-titre :

« Si les guerres de VendĂ©e m’étaient contĂ©es avec des lunettes de chouan et de gros sabots... À fuir au galop ! ».

Alors, « gros sabot », c’est une expression, mais « lunettes de chouan », c’est quoi le prochain argument ? Que c’est un film de Bonnet Rouge, ou de Gilet Jaune ? C’est ça le niveau argumentatif de TĂ©lĂ©rama ? LĂ  on n’est plus dans la critique de film. La personne qui a Ă©crit cela exprime sa conviction que les films de ce genre ne doivent pas ĂȘtre visionnĂ©s et que ces sujets ne doivent pas ĂȘtre traitĂ©s.

Et puis il y a cette espĂšce de condescendance paternaliste, pardonnez-moi d’employer ce mot-lĂ , mais on dirait que ce genre de personne aurait peur que ce film corrompe la jeunesse. En fait ils en parlent comme s’ils dĂ©fendaient Ă  un enfant d’aller voir un film porno.

« Et les gosses de France et de Navarre sont peut-ĂȘtre pas les plus aptes Ă  prendre de la distance avec ce qu’on leur prĂ©sente d’emblĂ©e comme historiquement fiable, ensuite ce serait-on dit, on peut trouver l’idĂ©e, exprimĂ©e par le film, dĂ©gueulasse hein, voir mĂȘme, franchement dangereuse. » (Écran large, 8:20)

Et les enfants, ça les préoccupe.

L’historien Guillaume Lancereau interviewĂ© par LibĂ©ration part dans une imprĂ©cation mettant en garde contre une pente glissante qui dĂ©baucherait la population. Il n’hĂ©site pas Ă  qualifier d’ « esprit naĂŻf » ceux qui ne sauraient discerner dans ce film ce qu’il considĂšre un mal corrupteur. Il dĂ©crit ce film comme nourrissant un vice, et exprime sa crainte que le public goĂ»te Ă  ce fruit dĂ©fendu et dĂ©veloppe un habitus dans ce mal. Bon, je vous l’accorde, il le fait avec le vocabulaire propre Ă  sa religion. Mais c’est ce qu’il exprime.

« Il n’y aurait pour certains esprits naĂŻfs que folklore derriĂšre tout cela. Ben voyons ! Croire cela, c’est ignorer que la prise d’assaut du Capitole par les supporters de Donald Trump n’a Ă©tĂ© possible qu’à cause du travail de longue haleine menĂ© pendant des annĂ©es par la droite amĂ©ricaine [
] » (LibĂ©ration)

J’ai envie de leur dire, et s’ils m’entendent, ça va les faire hurler, mais l’histoire d’un peuple chrĂ©tien en France et l’histoire de ce qu’il a vĂ©cu, dans ses victoires et ses dĂ©faites, dans sa gloire et son anĂ©antissement, ce n’est pas sale. Je ne pense pas qu’on a besoin d’eux comme clergĂ© douteux avec leurs interdits religieux bien Ă  eux, et qui ne font rien de plus que nous expliquer que ce film est Ă  leurs yeux une Ɠuvre licencieuse, dissolue et dĂ©pravĂ©e.

MoliĂšre se moquait de la pudibonderie de son siĂšcle et du signalement de vertu du personnage qu’il nomme Tartuffe, mais qu’est-ce qu’on rigolerait bien si MoliĂšre nous Ă©crivait aujourd’hui un nouveau Tartuffe avec cette pudibonderie nouvelle et ces vertus de façades, ce nouveau personnage de Tartuffe qui singe bien sa dĂ©votion pour se faire servir pitance dans sa gamelle et sĂ©duire la femelle. En fait, nan, tout compte fait, tout comme MoliĂšre l’a subit en son temps, peut-ĂȘtre cette piĂšce serait dĂ©noncĂ©e par ces mĂȘmes dĂ©vots, si ce n’est interdite. Dans la piĂšce de MoliĂšre, le Tartuffe s’est emparĂ© de la maison, et en a chassĂ© le propriĂ©taire dont il a obtenu les richesses et la confiance par ses tromperies. Tiens tiens tiens
 Dans la piĂšce de MoliĂšre c’est le roi qui rĂ©tablit la justice et qui rend au malheureux ce qu’il avait perdu, mais dans cette nouvelle piĂšce de Tartuffe que l’on voit jouĂ©e dans nos mĂ©dias aujourd’hui, le roi Ă©tant mort, c’est peut-ĂȘtre bien le Tartuffe qui rĂšgne sur le domaine et qui administre les richesses. Pour voir la fin alternative du Tartuffe, il suffit de lire LibĂ©ration ou TĂ©lĂ©rama.

La Rébellion cachée

Beaucoup ont relevĂ© que le film Vaincre ou mourir Ă©tait un peu le cul entre deux chaises, entre le cinĂ©ma et le documentaire, ce qui s’explique d’ailleurs par l’histoire de sa production. Si vous avez envie d’approfondir le sujet, et cette fois-ci c’est vraiment un documentaire que je propose, vous pouvez regarder le documentaire de Daniel Rabourdin, la RĂ©bellion cachĂ©e. Si vous ĂȘtes intĂ©ressĂ©s par le sujet des guerres de VendĂ©e, je vous mets le lien en description.

Et n’oubliez pas de vivre.


Citations :

- Vaincre ou Mourir, Paul Mignot et Vincent Mottez,
- La Rébellion cachée, Daniel Rabourdin,
- Le Tombeau des lucioles, Isao Takahata
- Le vent se lĂšve, Hayao Miyazaki
- Images d’archives : Cristeros, Jules Brunet, Domaine public
- Estampe : Noyades de Nantes, Charles François Gabriel Levachez
- Vitrail de l'Ă©glise des Lucs-sur-Boulogne, Luc Fournier
- Le PANACHE enfin DE RETOUR [
] ? Christopher Lannes
- L'arnaque VAINCRE OU MOURIR [
], Intercut
- Vaincre ou Mourir : comment un film aussi nul et dangereux a pu exister ? Écran Large
- Vaincre ou mourir : critique d’un Puy sans fond de nullitĂ©, Écran Large
- «Vaincre ou Mourir», L’histoire comme champ de bataille [
], LibĂ©ration
- “Vaincre ou mourir”, un film du Puy du Fou si mauvais [
], TĂ©lĂ©rama
- La levĂ©e des 300 000 hommes, Chorale Dugelez Breiz
- Elle s’appelait Sarah, Gilles Paquet-Brenner
- John Wick Parabellum, Chad Stahelski
- Black Adam, Jaume Collet-Serra
- Forrest Gump - Visual Effects
- The Man in the High Castle Season 2 Visual Effects [
], Barnstorm VFX
- Images d’archives : U.S.A.F.

Mentions :

- Cristeros, Dean Wright
- La levĂ©e des 300 000 hommes, La dĂ©couverte et l’ignorance, Tri Yann
- Astérix et Obélix contre César, Claude Zidi
- Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, Jean-Pierre Jeunet
- Nikita, Luc Besson
- Lucy, Luc Besson
- Reste un peu, Gad Elmaleh
- La Passion du Christ, Mel Gibson
- Jeanne la pucelle : les batailles, Jacques Rivette
- Jeanne la pucelle : les prisons, Jacques Rivette
- Forrest Gump, Robert Zemeckis
- Le Dernier SamouraĂŻ, Edward Zwick
- John Wick, David Leitch et Chad Stahelski
- Le Tartuffe ou l’imposteur, Moliùre

Effets :

- Flapboard sound, mab


Addendum par Thomas Debesse le 02/03/2023 Ă  19:35.

Voir le documentaire La RĂ©bellion cachĂ©e de Daniel Rabourdin :

https://vimeo.com/ondemand/larebellioncachee


Addendum par Thomas Debesse le 06/03/2023 Ă  14:14.

Le film peut ĂȘtre prĂ©-commandĂ© en DVD :

https://www.sajedistribution.com/boutique/dvd-chretien/vaincre-ou-mourir-dvd/


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