Est-ce que tu es libre ce soir ?


Posté par Thomas DEBESSE le 14/02/2015 à 23:31. cc Licence CC by (copiez-moi !)


Ce que l’industrie de la Saint Valentin ne vous proposera pas (scène d’Amour courtois, Codex Manesse, ⅩⅣe).

Qu’importent les normes

En cette Saint-Valentin, Emilie Laystary a publié pour Slate un article très intéressant que je vous invite à lire et qui est titré : « La Saint-Valentin n'est pas une création commerciale, mais est devenue une allégorie du capitalisme ». En voici quelques extraits :

« En accentuant les genres, elle est une injonction à consommer de la virilité (pour les hommes) et du sexy (pour les femmes). La construction du discours marketing fait en sorte d’imposer une dichotomie “pour elle/pour lui” afin d’essentialiser les cœurs de cible, et ainsi ritualiser l’acte d’achat binaire. »

« Plus encore : cette division genrée des produits finis pose la question, très politique, de la réalisation de soi dans un système marchand dont la raison d’être est, par définition, de créer constamment de nouveaux besoins. »

« Il est dans l’intérêt des industries d’imposer un paysage marchand fait de catégories socio-sexuelles distinctes, puis de générer des désirs de possession chez ces mêmes catégories, promptes alors à consommer les produits qu’on leur associe. »

« Dans la construction de cet horizon des possibles limité et sanctionné par l’acte d’achat, la Saint-Valentin n’est rien de moins qu’une célébration validant la norme. »

Il y a beaucoup de choses très intéressante dans son analyse, la seule critique que je voudrais apporter est le fait de n’accuser dans l’industrie de l’identité de genre que le fait qu’elle nourrisse ici une norme, alors que c’est cette création de besoin identitaire sanctionné par la consommation qui est le problème. Peu importe la norme ou sa transgression : la transgression se consomme de la même manière, et c’est ce mécanisme consumériste qui est problématique ici.

Le titre est révélateur : c'est une fête normative, qui alimente une fracture sociale et est excluante. Ce qui est un peu dommage, c’est que malgré qu’elle développe le sujet de manière très détaillée, l’auteur reproche moins ce mécanisme consumériste que le fait que la Saint-Valentin soit une instance de l’hétéronormativité.

Cette « hétéronormativité » est en fait accessoire dans le présent problème, et même la simple normativité quelle qu’elle soit est ici accessoire. Le problème ne se réduit pas à la Saint-Valentin ni aux défauts de cette fête seule. Notre société post-moderne propose par ailleurs de nombreuses occasions de consommer la transgression normative, le problème n’est donc pas la norme ou sa transgression, le problème est sa commercialisation. Ces normes sont nécessairement accessoires puisque c’est le marché qui les définit, elles sont crées pour être consommables. L’hétérosexualité est elle-même une norme créée pour être consommable et qui veut supplanter la sexualité.

Ne reste que ce qui se consomme

La norme est fluctuante, le problème n’est pas qu’un horizon des possibles limité par l’acte d’achat célèbre la norme, mais que l’horizon des possibles soit limité par l’acte d’achat. C’est alors l’acte d’achat et ses limites qui forment la norme, et ses transgressions.

On pourra relever que les normes et rituels qui cadrent la célébration contemporaine de la Saint-Valentin sont des normes dont on peut allègrement se passer, ces normes et rituels étant très souvent impropres à célébrer la conjugalité, ou viciant cette célébration.

À la Saint-Valentin il ne faut plus seulement savoir dépenser des fleurs, ni investir dans un rendez-vous galant, ni de consommer son amour, il faut aussi désormais être capable de consommer du sex toy (que vous pourrez gagner en appelant votre radio préférée). La Saint-Valentin ne devient plus célébration de la conjugalité (qui ne se vend pas), mais celle de la masturbation (qui se vend, et qui se vend très bien).

Les nouveaux besoins à créer

On peut trouver dans l’actualité de nombreux exemples de commercialisation de la transgression de la norme, par exemple la commercialisation de l’adultère avec les récentes polémiques autour de Gleeden et la marchandisation de la rencontre extra conjugale. On peut aussi citer comme autre exemple le festival XPlore et les paroles de son initiateur : « Chaque homme devrait se faire pénétrer au moins une fois dans sa vie »… Et sans s’étendre d’avantage, on pourra relever qu’au sujet de l’initiation et de la transgression il y aurait certainement beaucoup de choses à dire de la sortie de Cinquantes nuances de Grey au cinéma aujourd’hui.

Oui il y a un marché pour la norme et sa transgression, et le problème n’est pas quand le marché commercialise la norme, mais quand plus rien de notre intime ne peut-être maintenu à l’écart du marché, et quand il n’est plus permis d’intime que ce que le marché peut vous proposer.

Le problème de la Saint-Valentin moderne n’est pas son hétéronormalité, quand bien même cette hétéronormalité pose problème parce que l’hétérosexualité pose problème en elle-même : Nous avions vu que les idées d'homosexualité comme d'hétérosexualité et de nombreux autres concepts se fondent sur l'hypothèse d'un acte qui précède l'être. Selon ces principes marchands, il faut avoir posé un acte pour être homosexuel ou pour être hétérosexuel, et de même, il faudrait poser un acte pour être homme ou femme. On vote avec son caddie, et on devient avec son caddie.

L’identité sexuelle est ainsi transférée de l’être vers l’acquis. On ne naît plus femme, on le devient, et pour cela, il faut acheter ses attributs féminins. Mais ce marché de l’identité sexuelle sera bien plus lucratif si l’on multiplie ces identités. Dès lors qu’elles ne sont plus d’ordres essentielles, mais actuelles, seul l’imaginaire pose les limites de ses variations. Comme dans toute chose imaginaire et désincarnée, le doute rôde, si je ne suis pas femme parce que je le suis de manière essentielle, mais que je le suis parce que je l’imagine, alors je dois constamment vérifier ce postulat, consommer et être consommée. Donnez-moi cet autre qui me fera sentir femme, donnez moi cet autre auprès de qui j’expérimenterai d’agir comme un homme.

Ce système marchand se doit donc de créer de nouveau besoins, le besoin d’être femme et d’être homme ne suffisent plus à l’appétit du marché. Il ne suffit plus de nourrir la frustration de douter de sa féminité ou de sa virilité, il faut aussi nourrir le besoin de se sentir femme dans un corps d’homme et vice versa, et surtout nourrir la frustration de vouloir vivre cela mais d’en douter. Tout cela le marché peut l’inventer. De la même manière qu’on vend à la Saint-Valentin le kit du parfait amant moderne, on peut vendre le kit du parfait transsexuel et inventer pour lui de grands festivals.

Mais il y a bien un point sur lequel achoppe ce grand marché du sexe et ce grand marché de l’identité de soi, c’est le célibat.

Marchandisation de l’émancipation

C’est là encore un point qu’Emilie Laystary aborde avec beaucoup de justesse dans son article :

« La marchandisation de l’émancipation décline le bonheur sous plusieurs facettes : épanouissement professionnel (il faut bien mener sa carrière), joie matérielle (il faut posséder à tout prix), félicité amoureuse (il faut avoir un couple solide) et réussite sexuelle (il faut être performant). »

« Aujourd’hui, tout se passe comme si le célibat était davantage l’objet d’une sanction sociale (l’idée commune selon laquelle “le célibat, c’est comme le chômage : plus on est dedans, plus on y reste”). Et pour être valable sur le marché matrimonial, il faut avoir les atours du parfait amant : être séduisant, compétitif, conforme aux canons esthétiques. »

Le célibataire subit donc la pression sociale pour deux raisons : d’une part il n’est pas un bon consommateur et n’est pas lui-même consommable, c’est la pression du marché. D’autre part, le célibataire met en échec ces conceptions erronées sur lesquelles se basent cette marchandisation. En effet, on n’achète pas le célibat. Le célibataire est donc, par son célibat, le grain de sable dans l’engrenage de ces nouveaux marchés. Il doit donc être écarté, ou écrasé.

La pression sociale qui pousse les personnes à rompre le célibat est inhérente à toute société car elle est nécessaire à son renouvellement. Pourtant, il ne s’agit pas ici de cette pression là, mais d’une toute autre pression sociale qui est bien plus difficile à vivre car elle n’a plus de sens : depuis que la sexualité a été dissociée de sa procréation, alors la pression sociale qui pousse les personnes à rompre le célibat n’est là que pour nourrir le marché de l’expérience sexuelle, le marché de la jouissance, et le marché de l’épuisement, la marché de l’érection et celui de la débandade.

La sexualité de l’homme en est donc toujours plus réduite à une marchandise, à une expérience, et ce n’est plus la société qui pousse les personnes à son renouvellement, mais un marché qui oblige ses ressources humaines à être disponibles à la consommation, et au profit.

De même à l’adolescence, il faut « faire son expérience sexuelle », c’est une démarche initiatique et le partenaire n’a absolument aucune importance, il faut « l’avoir fait », c’est à dire, s’être rendu disponible au marché, et être compétitif.

C’est exactement le même mécanisme qui veut que l’avortement soit un passage nécessaire dans l’initiation à la féminité moderne : il faut que d’une part la femme démontre sa capacité à consommer ce service, mais il faut surtout que la femme prouve par ses actes qu’elle est entièrement disponible aux appétits sexuels des hommes, et qu’elle est capable d’anéantir sa maternité pour conserver sa propre disponibilité sur le marché.

Tout peut être commercialisable, ainsi le marché réinvente le sexe transactionnel par exemple. La prostitution est régulée par la société ? et bien délivrons-là de tout ce qui peut la réguler, c’est à dire, rendons-là disponible. Le marché peux-tout permettre à des adultes consentant, et le consentement s’achète.

C’est ainsi qu’il faut relire le terme de liberté. Ce terme de liberté n’a aujourd’hui plus que le sens de disponibilité, comme lorsqu’on demande « est-ce que tu es libre ce soir ? », c’est à dire, « est-ce que tu es disponible », non régulée.

La « libération sexuelle » n’est ainsi que la mise à disponibilité sur le marché de la sexualité, la « libération du genre » n’est que sa mise à disponibilité sur le marché, il ne s’agit pas de libérer l’homme, mais de déréguler le commerce de ses sentiments, de ses passions, et de son identité, afin de libéraliser leur marché.

Et l’homme, dans tout ça, est tenu de révéler sa valeur en prouvant qu’il est capable de consommer et d’être consommé en tout temps, car c’est la consommation d’un produit qui sanctionne sa valeur marchande : tant que l’homme n’est pas consommé, sa valeur ne peut qu’être spéculée. Il faut être libre, quand je veux, si je veux, et je, ici, est le marché.

Dis moi ce que tu vaux comme amant, c’est à dire : soit consommé et consommable, que je puisse t’évaluer, t’acheter, te vendre ou te racheter. Est-ce que tu es libre ce soir ? Est ce que tu es disponible sur le marché matrimonial ? Combien la mise ?

Le célibat sanction

Emilie Laystary cite alors Eva Illouz au sujet de la souffrance :

« Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, elle était envisagée comme une partie inévitable de l'amour. Elle pouvait rendre plus valeureux. Dans la culture chrétienne, où la Passion du Christ nous ordonnait de l'imiter, la douleur était une source nécessaire et spirituelle de l'identité. C'était fondateur ».

Si Eva Illouz parle de la souffrance dans cette phrase plus que du célibat lui-même, il est très intéressant de relever qu’Emilie Laystary cite cette phrase pour la comparer à la façon dont il est perçu aujourd’hui : une sanction. Il est vrai qu’à la fois le célibat et la souffrance sont vécus comme une sanction dans notre économie de marché qui veut tout commercialiser. La souffrance comme le célibat sont deux choses que l’homme expérimente un jour dans sa vie. L’on ne sait plus recevoir la souffrance comme une source fondatrice d’identité, ni le célibat comme une source fondatrice d’identité. Il n’est plus question de se connaître soi ni de connaître son conjoint, il est désormais question de consommation. Il n’est plus question de se développer soi-même, il faut développer le marché.

L’homme objet de consommation a même oublié combien la distance et l’inaccessible peuvent nourrir le désir et le sentiment. Si l’amour courtois pouvait s’accommoder aussi bien de la galanterie que de l’adultère, l’homme moderne n’a pour lui que l’adultère et ne sait pas ce que c’est de courtiser. L’adultère se vend, mais pas l’art de faire la cour. Le libertin ne sait plus ce qu’être amoureux.

Le célibat étant vécu comme une sanction dont il faut se libérer, cette conception des choses vice le consentement au mariage des époux qui ne se marient plus que pour s’extraire de la pression sociale et pour s’extraire un temps de la pression du marché (qui reviendra par la porte Gleeden), et il faut peut-être chercher là une des causes de l’échec de nombreux mariages aujourd’hui. À cela il faut ajouter qu’on a oublié combien le célibat permet à l’homme de se découvrir, et de découvrir l’autre, car le célibat n’empêche pas l’autre, il est ce qui permet d’approcher l’autre. Et voici qu’on redécouvre qu’une fois émancipé du marché, la virginité apprend à aimer. Mais d’approcher l’autre, le marché n’a que faire, la consommation seule compte.

Saint Valentin

Ironie de l’histoire, on fête la consommation de la masturbation hétérosexuelle au nom d’un saint prêtre qui fut tué pour avoir célébré des mariages, au nom de ce célibataire qui permettait aux hommes et aux femme non pas de vivre une masturbation hétérosexuelle, mais une conjugalité (qui ne se marchande pas).


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