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Le retour des navires négriers ?


Posté par Thomas Debesse le 07/12/2022 à 16:45. cc Licence CC by (copiez-moi !)

Le retour des navires négriers ?
→ regarder sur la chaîne Youtube N’oubliez pas de vivre (Licence CC By‑SA)

Ce mois de novembre 2022 l’actualité a été fortement marquée par la question des migrations de population par la mer. On a beaucoup parlé de ces 230 migrants acheminés en France. Un article de BFM TV du 11 novembre nous parle de « zones de recherche et de sauvetage maltaise et libyenne ».

20 jours après un article de Ouest France du 30 novembre nous dit que 240 migrants qui fuyaient la France pour tenter de rejoindre l’Angleterre par la mer avaient été secourus.

Les côtes de Malte et de la Libye sont éloignées de la France, le discours tenu dans les médias semblent considérer comme une évidence que la destination de ces 230 personnes embarquées au large des côtes Libyenne est la France et d’ailleurs lorsqu’un homme politique a émis l’idée que ces personnes soient débarquées dans un port de la côte la plus proche, cela a fait un scandale monumental.

Par contre pour les 240 personnes qui tentaient de fuir la France pour rejoindre l’Angleterre, les médias semblent considérer comme une évidence que leur destination doit être la France.

On nous dit dans les deux cas que ces personnes doivent aller en France, mais on ne nous dit pas ce qui motive ces personnes quand elles décident de quitter la France.

Ouest France a publié un autre article le 29 novembre au sujet de l’arrestation d’un homme suite à la mort de 27 migrants qui tentaient de fuir la France pour rejoindre l’Angleterre. On y lit que l’homme arrêté « est suspecté d’être un membre d’un groupe criminel organisé qui a conspiré pour transporter les migrants au Royaume-Uni ». Les mots employés par la presse pour désigner ceux qui transportent les migrants qui fuient la France est « groupe criminel organisé qui conspire ». Je ne sais pas si la condition de ces migrants sera meilleure en Angleterre, mais l’article nous dit qu’il y a 40 000 migrants qui ont traversé la Manche pour rejoindre l’Angleterre cette année. Il y a donc des dizaines de milliers de migrants qui risquent leur vie chaque année pour fuir leur condition de vie en France. Et ces conditions de vie en France que les migrants fuient au risque de leur vie sont promises aux 230 migrants que SOS Méditerranée est allé chercher au large de la Libye.

D’un côté il serait scandaleux de questionner le fait de débarquer ou non en France les migrants qui quittent la Libye, mais d’un autre côté il serait criminel de débarquer en Angleterre les migrants qui quittent la France.

La fenêtre d’Overton c’est la fenêtre d’opinion socialement acceptable dans le traitement d’un sujet. Cette fenêtre change avec le contexte, l’interlocuteur ou simplement le moment. Et on le voit : quand un migrant est débarqué en France, la fenêtre d’opinion va de l’expression « navire de sauvetage » pour les partisans à « taxi à migrant » pour les opposants, et le phénomène médiatique restreint le débat dans ces limites. Mais quand un migrant quitte la France par contre, la fenêtre d’opinion acceptable c’est de dire que c’est du crime organisé et de la conspiration.

Peut-on se poser la question du crime dans tous les cas ? Si certains éléments essentiels au débat sont tenus en dehors de cette fenêtre, par ignorance ou par déni, peut on traiter correctement le sujet ? Il ne faut pas avoir peur de poser la question du crime. S’il n’y a pas de crime, la vérité nous rassurera. Mais s’il y a du crime, alors nous sommes peut-être en présence d’un scandale d’état.

Emmanuel Macron a fait la leçon à l’Italie et Olivier Véran a dit que le travail de ces bateaux relevait de « l’état de droit ». C’est à dire que si nous sommes en présence d’un trafic humain et en particulier d’esclavage et que le président de la république considère comme légitime d’y participer et qu’un ministre décrit cette participation comme relevant de l’état de droit, nous avons un scandale d’État.

S’il est possible de parler de crime organisé pour les gens qui opèrent des bateaux qui transportent des migrants, peut-on qualifier de navire négrier un navire qui transporte ces migrants ?

De la difficulté à nommer l’esclavage : la langue

L’esclavage a toujours été difficile a nommer. Le premier point c’est qu’un esclavage fait profondément partie de la société où il se développe et qui s’enrichit de lui. Il est difficile de nommer l’esclavage tout comme il est difficile de sentir l’air que l’on respire. Cette difficulté à nommer l’esclavage est ancrée dans le langage, on voit que les mots utilisés pour désigner l’esclave sont originellement des mots qui signifiaient autre chose. J’ai parlé de navire négrier, cet adjectif désignait tout simplement une couleur. L’adjectif « niger, nigra, nigrum » est un mot latin pour désigner la couleur noire, sans aucun rapport avec la couleur de peau d’ailleurs, rien que la couleur noir. mais l’association de cet adjectif à l’esclavage est hérité d’une pratique esclavagiste sur les populations noires. Ainsi dire qu’un navire est un navire négrier signifie que ce navire pratique le trafic d’être humain, et ce même indépendamment de la couleur de ces esclaves.

Le mot « esclave » quant à lui désigne un homme blanc et le mot « esclavage » désigne la condition de cet homme blanc. Le mot « esclave » est littéralement le même mot que « slave ». Ça vient du fait que la population européenne d’europe de l’Est a été réduite en esclavage autour du VIIe siècle et la langue reflète que la condition de l’homme slave est de faire l’objet d’un trafic humain. Le sclave, ou sclavène, ou sclavus en latin, c’est tout simplement l’homme slave. Le C de sclave a parfois été conservé et a parfois disparu du langage au fil des siècles. En anglais on dit aussi « a slave » et donc « un slave » pour désigner un homme réduit en esclavage. On peut dire « j’achète un Ibère », c’est à dire un habitant de la péninsule Ibérique, un espagnol ou un portugais. On peut dire « j’achète un numide » c’est à dire quelqu’un qui vient d’Afrique du nord, par exemple un Libyen. Et on peut dire « j’achète un slave », c’est à dire « j’achète un homme européen non méditerranéen ». Dans l’Espagne musulmane, était appelé esclavon l’esclave blanc européen, qu’il soit slave ou germanique. Par opposition on peut dire que le non-esclavon c’est à dire le non-esclave ou encore le non-blanc est un homme libre. Le quai des Esclavons à Venise est le quai d’où partaient les esclaves européens castrés à destination de la clientèle musulmane. Ainsi depuis le haut moyen-âge on continue de dire qu’un homme est slave pour dire qu’il n’est pas libre, quelque soit son origine, et depuis la traite atlantique on qualifie de navire négrier un bateau qui participe à un trafic de traite humaine.

Est-il possible qu’au 21e siècle le mot employé par les esclavagistes pour nommer l’objet de leur trafic soit « migrant » ? Est-il possible ainsi que ceux qui ont besoin d’esclaves pour leur commerce emploient le mot de « migrant » pour réclamer la livraison de leur main d’œuvre abusable ?

De la difficulté à nommer l’esclavage : la coutume

Le deuxième point qui fait que l’esclavage est difficile à nommer, c’est qu’il fait partie de la société qui le pratique et qu’il fait partie du droit. Et ça résonne particulièrement avec la parole d’Olivier Véran quand il dit que ce qui se passe avec ces migrants relève de l’état de droit. En France, l’esclavage est officiellement aboli, donc l’esclavage ne peut pas être écrit clairement dans le code. Il peut par contre se développer sous la forme d’un droit coûtumier, c’est à dire d’une coûtume, d’un ensemble cohérent de pratiques qui mettent en œuvre ce code non écrit. En fait l’esclavage a toujours un code. Si le code noir était écrit, le code régissant l’esclavage en France au 21e siècle ne peut pas l’être. Par contre l’usage peut s’appuyer sur des écrits qui contribuent à la mise en œuvre de cette coûtume.

Je donne un exemple très simple, pour demander ses papiers, un migrants doit fournir la preuve d’un certain revenu issu d’un travail. En gros, 24 mois de salaire à temps plein. Donc quand un bateau comme l’Ocean Viking débarque des migrants en France comme il vient de le faire, le migrant qui pose son pied sur le sol français contracte immédiatement une dette. À chaque fois que l’Ocean Viking débarque une personne, l’association SOS Méditerranée débarque 24 mois de salaire de dette.

Alors vous pourrez me dire avec raison que 24 mois de dettes c’est petit à côté d’un emprunt que contracte un citoyen français pour être propriétaire de son domicile et donc devenir administrateur de sa citoyenneté. Par contre le migrant n’a ni droit ni devoir. Ça signifie que ses actes ne peuvent être motivés ni par le droit ni par le devoir, ce qui ne laisse comme contrainte que la nécessité et la domination.

Et c’est là que le droit intervient, puisqu’en même temps que l’homme est automatiquement fait débiteur de 24 mois de salaire, il lui est interdit de travailler, ou plutôt il lui est interdit de travailler de manière légale. Il est donc interdit au migrant de contribuer par son travail aux cotisations sociales et l’employeur lui-même a interdiction de verser la part salariale qui est sensée contribuer au commun de la société. Il y a donc un code noir : le migrant n’a pas de droit, pas de devoir, mais une dette à rembourser et à rembourser uniquement par le travail clandestin.

230 migrants pendant 24 mois, si on prend un SMIC brut comme base de calcul, ça signifie que SOS Méditerranée vient de livrer une force de travail qui doit rembourser clandestinement plus de neuf millions d’euros sous deux ans.

Qui plus est, vu que le migrant ne peut légalement travailler mais qu’il doit travailler par nécéssité de survie et par nécessité pour obtenir ses papiers, il doit passer par un intermédiaire qui fait toutes les opérations sous son nom propre, perçoit la rémunération sous son nom, prend sa commission en dehors de tout contrat et verse ce qui reste au travailleur. Il existe donc toute une économie de personnes qui vivent du travail de ces migrants, migrants qui sont contraint de travailler pour nourrir le prête-nom et eux-même.

Et Olivier Véran nous dit que ce qui se passe relève de l’état de droit.

À toutes ces choses s’ajoutent évidemment la difficulté de se loger qui conduit à la formation de bidonvilles et de camps. Et ce sont ces conditions que fuient les migrants qui risquent leur vie pour quitter la France.

De la difficulté à nommer l’esclavage : la compromission

Cette économie profite immédiatement aux entreprises qui emploient de la main d'œuvre très pauvre dans des conditions extrêmement dérégulées, comme par exemple les services de livraison de nourriture. Voyez comment une société comme Uber qui, dans sa mise en œuvre d’un service de transport de personne a été condamnée pour concurrence déloyale et, je cite, qu’elle « a violé les règles du marché » et « provoqué nécessairement un préjudice moral » envers une profession réglementée. Eh bien quand Emmanuel Macron a été questionné sur son implication dans l’implantation de cette société en France, il a répondu que ça lui en « touche une sans faire bouger l’autre » et qu’il est « fier » de son travail.

C’est pourquoi le troisième point qui fait que l’esclavage est difficile à nommer, c’est la compromission. Voyez comment l’implication d’Emmanuel Macron dans ce qui se passe ou a pu se passer avec Uber l’empêche de pouvoir clairement dénoncer les injustices sans remettre en cause ses propres actes, il dit qu’il « assume à fond », il ajoute que « c’est le rôle du ministre de l’économie », il invoque la coutume, mais surtout il est lié par ses actes.

Quand Lola a été assassinée, le fait que la personne ayant assassinée Lola faisait l’objet d’une obligation de quitter le territoire a été relevé par beaucoup de personnes. Lola c’est une enfant, la victime sans tâche, elle n’a pas pu se compromettre, elle ne peut être suspectée d’être impliquée dans un trafic, donc le sujet des obligations de quitter le territoire était facile à traiter dans ce cas.

Ce n’est pas toujours vrai. Prenons l’exemple de l’homme qui avait d’abord incendié la cathédrale de Nantes et détruit le grand orgue, et qui, plus tard, a assassiné un prêtre. Au moment de l’assassinat du prêtre, Gérald Darmanin a dit que l’homme n’était pas expulsable car son contrôle judiciaire n’était pas levé, mais ce contrôle judiciaire était la conséquence du précédent acte, l’incendie et la destruction de biens. Ça ne nous dit pas pourquoi il n’était pas expulsé avant le précédent crime alors qu’il avait déjà reçu une obligation de quitter le territoire.

Au moment de l’incendie de la cathédrale, La Croix nous apprenait que cet homme y était était bénévole depuis trois ans. Il avait donc un travail, non rémunéré. Il avait les clés de la catédrale, c’est à dire qu’il avait une responsabilité. Et on apprend dans ce même article que l’homme avait reçu une obligation de quitter le territoire français en 2015. L’article nous dit qu’un ancien évêque de Nantes aurait même directement intercédé auprès du préfet pour tenter d’empêcher cette obligation de quitter le territoire. En 2020, cinq ans après cette obligation, cet homme travaillait pour le diocèse.

Ça, c’est un exemple concret de compromission : une institution qui fait travailler sans rémunération un homme qui n’a ni droit ni devoir et lui donne responsabilité sur ses trésors. Il est facile d’être aveuglée par une certaine forme de charité ou de ce que l’on croit être de la charité. Certains voudraient opposer charité et justice un peu comme si le bien était un juste milieu entre la charité et la justice, mais en fait la justice elle-même est une charité. Agir injustement vicie la charité. En science morale une bonne intention ne peut rendre bon un acte injuste.

Je n’aimerai pas être un évêque qui un matin se réveille avec un trésor détruit et surtout un prêtre assassiné par un homme que son institution a fait travailler dans des conditions à éclaircir et qui s’est même opposée aux actes qui auraient prévenus ces drames.

De même je n’aimerai pas être un de ces hommes qui opèrent ces bateaux comme le fait SOS Méditerranée et dont c’est le métier d’aller embarquer ces hommes pour les débarquer en France avec pour horizon une condition d’esclave. Je n’aimerai pas avoir ce métier et me réveiller un matin et me dire que j’ai été négrier.

C’est là que la compromission nous empêche de nommer les choses: accepter que ces navires soient des navires négriers, c’est accepter aussi que dans notre pays une forme d’esclavage soit mise en œuvre, mais on ne peut pas non-plus dénoncer cette économie malhonnête sans dénoncer ceux qui livrent la main d’œuvre de cette économie malhonnête.

Le savoir-faire et l’économie du travail clandestin

Le dernier point que je veux traiter c’est l’impact de cette économie dans nos métiers. Moi par exemple je fais de l‘informatique et en tant que responsable de systèmes d’information, un ancien employeur m’avait demandé de créer des accès pour du personnel clandestin. Je ne travaille plus pour l’employeur qui m’a fait de telles demandes, mais cette expérience m’a montré un aspect de cette réalité. Puisqu’il y a une population très grande de clandestins, il y a donc une économie et une compétence professionnelle qui se développe dans notre pays pour accompagner et faire travailler cette population dans la clandestinité. Et ça apporte des problématiques très pointues. Dans mon domaine de compétence par exemple se pose la question des accès aux systèmes et aux données. Le RGPD ne prévoit pas qu’un personnel sans papier accède à des données personnelles, il faut donc ajuster les accès en conséquence pour que le personnel clandestin n’ai pas accès aux données sensibles indépendamment de sa compétence ou de sa fonction. Ce savoir faire, cette expertise, cette compétence, ça se monnaie sur le marché du travail. Alors ça se met pas sur un CV, mais ça se recherche et ça se vend nécessairement. Il y a une économie du travail clandestin, un savoir faire du travail clandestin.

Parler de migrant est une façon pudique de nommer ces personnes, en réutilisant un adjectif qui à la base, n’avait rien à voir avec l’esclavage, de la même manière que dans le passé certains esclavagistes employaient le mot « noir » pour les esclaves africains, et le mot « slave » pour les esclaves européens.

SOS Méditerranée ne nous dit pas comment lutter contre ce trafic, leur préoccupation c’est la livraison du personnel. SOS Méditerranée est le dernier acteur avant la création de la dette qui est attachée à chacune de ces personnes.

Alors, pensez-vous comme Olivier Véran que ces actes relèvent de l’état de droit ?

N’oubliez pas de vivre.

[Générique]


Addendum par Thomas Debesse le 08/12/2022 à 18:35.

Les chantiers des JO de Paris 2024 emploient des sans-papiers :
https://www.liberation.fr/societe/sans-papiers-sur-les-chantiers-les-jeux-olympiques-ne-pourraient-pas-se-faire-sans-nous-20221205_3IOA3NFTMZBADLDM35V7OVI3TI/

SOS Méditerranée a reçu plus d’un millions d’euro de subvention en 2021 et la ville de Paris a déjà promis 100 000€ pour 2023 :
https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/sos-mediterranee-ces-collectivites-qui-subventionnent-limmigration-massive

Lorsque la traite atlantique a été abolie, les navires qui continuaient le commerce d’esclaves malgré l’interdiction jetaient les esclaves dans la mer quand ils se faisaient arraisonner par l’armée. Si ça se passait en 2022, les esclavagistes se serviraient de ces esclaves noyés pour demander la légalisation de leur trafic :
https://archives.lehavre.fr/document-archives/gravures/batiment-negrier-fuyant-les-croiseurs-et-jetant-ses-esclaves-la-mer


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