Posté par Thomas Debesse le 22/05/2026 à 19:22. Licence CC by (copiez-moi !)

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Nous sommes ceux qui venons après.
En juin 2025 au retour du pèlerinage de Chartres, s’est déroulée devant mes yeux une scène tout à fait commune et habituelle pour un retour pèlerinage, mais extra-ordinaire pour notre société. Dans le train du retour, des pèlerins chantent. Pour ces pèlerins l’expérience en est autant ordinaire que traditionnelle. J’ai vu cette scène 25 fois. Mais cette fois-ci j’ai réalisé quelque chose que je souhaite vous partager, alors que nous sommes à quelques heures du départ du pèlerinage de cette année 2026.
Ainsi les uns et les autres entonnent ces chants empruntés au répertoire du scoutisme et du pèlerinage : chansonnettes légères, chant de soldat, complaintes graves et prières sincères… Des prisons de Nantes à Pelot d’Hennebont, du Kyrie des gueux au Miserere de la mer. Beaucoup les connaissent par cœur. Toute l’étendue des sentiments humains y trouve son expression.
Il se trouve que deux mois plus tôt était sorti le jeu vidéo Clair-obscur, Expédition 33. Issue d’un studio français, et succès commercial international, il avait aussi trouvé ses détracteurs très ennuyés de son esthétique franchement franchouillarde, un environment urbain inspiré du Paris de la Belle époque, et des personnages et accoutrements assumant sans rougir certains clichés français. Les noms des personnages sonnaient français : Gustave, Maelle, Lune, Renoir. Cela a déplu à une caste qui considère comme suspectes de telles manifestations.
L’univers imaginaire de ce jeu vidéo est affecté d’une catastrophe, et chaque année, une génération de ses habitants disparait. Chaque année une population plus jeune disparait. La génération qui est née après est effacée, gommée chaque année après la génération qui est née avant elle et qui a été gommée avant elle. Et chaque année aussi, une équipe des habitants survivants part en expédition dans l’espoir de mettre fin à la calamité. Sur leur chemin, ils retrouvent les restent des expéditions précédentes, ainsi que les traces de ce qu’ils avaient découverts et appris. Chaque expédition ne sait pas si elle va réussir, mais chaque expédition laisse, pour ceux qui viendront après eux, leur connaissance et leurs traces. Et cet effort, ce don d’eux-même, ce don de leur vie jusqu’à leur propre mort, ils le font pour l’expédition qui vient après la leur, pour la génération d’explorateurs et de combattants qui vient après.
Un des personnages principaux, Gustave, prononce fréquement ces mots lors de ses combats : « pour ceux qui viendront après ». Et cela m’a fait réfléchir au sens de cette phrase, « ceux qui viennent apprès ».
Je prépare depuis quelques années une vidéo sur le sujet du mémorial, et je me suis donc intéressé aux monuments mémoriaux des guerres mondiales qui habitent nos villages et qui égrennent la liste de nos pères morts sur le front. Tous ces hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie, ces homme l’ont fait pour ceux qui viennent après. Et c’est ça ce que signifie « venir après ». Ceux qui viennent après ne sont pas une unité de population qui se substitue, ceux qui viennent après sont ceux qui sont engendrés. Ils ne viennent pas après parce qu’ils apparaissent dans une temporalité ultérieure, ils viennent après car ils sont la génération suivante, celle qui est enfantée par leurs parents.
Les soldats de ces guerres atroces ne tombaient pas sur le champ de battaille pour ceux qui occuperont leur territoire, bien au contraire, ils tombaient contre l’envahisseur pour ceux qui hériteront de leur territoire. Dans l’hypothèse où l’armée ennemie les auraient vaincus, l’envahisseur qui pourrait plus tard occuper leur propre village et leur propre maison ne serait jamais « ceux qui viendront après », mais « ceux qui viendront à la place ». L’occupant n’est pas le descendant.
Dans le jeu, si le personnage meurt dans un combat, la créature qui l’a vaincu lui survit, mais cette créature n’est pas « celui qui vient après », celui qui vient après est la prochaine expédition de Lumière, la prochaine expédition de ceux qui ont été engendrés. Je ne suis pas certain que beaucoup des détracteurs du jeu aient vraiment compris cette phrase, mais dans notre société où toute notion de transmission et de filiation est suspecte, je ne doute pas qu’inconsciemment, leur malaise viennent aussi de là.
Ceux qui ont défendu la France pendant la Grande Guerre se battaient pour ceux qui venaient après, et ceux qui ont combattu le nazisme se battaient pour ceux qui venaient après. Mais pour une certaine population bourgeoise, déracinée et collaborationniste, est suspect ce sentiment de défense de chez soi et de transmission à sa descendance. Ils regrettent que l’occupant n’ai pas vaincu, et craignent une nouvelle défaite.III
Mais revenons à ce spectacle de cette jeunesse chantant joyeusement dans le train. Devant cette jeunesse je me suis souvenu d’un prêtre. C’était il y a plus de 15 ans, il était professeur dans un séminaire diocésain et il avait qualifié la paroisse où j’allais à la messe de « Vieille France ». J’avais trouvé cela très curieux et hors de propos, car comme dans les paroisses et autres chapelles où est célébrée la liturgie traditionnelle, la moyenne d’âge est probablement inférieure à la moité sinon au tiers de l’âge de ce prêtre. Ceux qui fréquentaient cette paroisse étaient littéralement la nouvelle génération, la nouvelle France, celle qui vient après leurs parents. Celle qui vient après ce prêtre .
J’avais aussi repensé à la phrase étrange du pape François qui avait comparé l’usage dans la liturgie d’ornements manufacturés au fait de conserver des vieilleries pour faire plaisir à sa grand-mère. Il y a toute une génération de prêtres, désormais très âgés, sinon déjà enterrés, qui semblent ne pas avoir vu les générations qui venaient après la leur. C’est comme s’ils avaient voulu laiser comme héritage de n’avoir aucun héritage, et qu’ils s’étonnaient que la transmission s’était faite malgré eux.
Le pape François avait aussi eu cette phrase très étrange il y a 5 ans, aux termes étrangers à la réalité : « ceux qui ont besoin de temps pour revenir au Rite romain promulgué par les saints Paul VI et Jean-Paul II ». L’étrangeté de cette phrase tenait dans ce verbe « revenir ». Assister à une messe traditionnelle ou à une messe célébrée selon le nouveau missel n’est pas une affaire de retour. Et on peut à raison trouver bizarre et malaisant ce besoin de recroquevillement sur la forme ordinaire.
Car pour des générations de familles, participer à une messe en forme ordinaire n’est pas un retour à quoi que soit, c’est une exploration de quelque chose de différent. C’est d’ailleurs tout aussi vrai pour la jeunesse élevée dans la forme ordinaire qui vient découvrir la forme extra-ordinaire en pèlerinage, ce n’est pas un retour pour eux, c’est dans leur vie quelque chose de nouveau, une étape sur le chemin, une expérience sur laquelle ils se construisent et dans laquelle ils modèlent leur corps et leur âme.
Il existe une filiation ininterrompue de familles qui ont toujours participé à la messe en forme extra-ordinaire, dont les enfants ont grandi dans cette liturgie, et dont ces enfants ont à leur tour engendré des enfants qui ont grandi dans cette liturgie. Chaque génération qui venait après a transmis à la génération suivante, sans interruption, à ceux qui venaient encore après. C’est leur culture, leur pratique, leur coutume, leur tradition. C’est ce qui leur appartient, ce dont ils héritent, ce qu’ils habitent, vivent, fructifient, et transmettent.
Je marcherai ce week-end de Pentecôte mon 27e pèlerinage de Chartres, et j’ai vu pendant toutes ces annéesi, chaque année, une nouvelle génération qui venait après, une jeunesse toujours renouvelée. Cette jeunesse est joyeuse, prête à l’héroïsme qui l’attend, mais cette jeunesse avance aussi dans un monde qui lui est de plus en plus hostile. Ils savent ce que c’est que de chanter le Kyrie des gueux « Errant sans feu ni lieu, Bissac et ventre creux. Bannis et malchanceux, Maudits comme lépreux ». Ils chantent aussi le Miserere de la Mer et les mots de Francine Cockepot se revêtent d’un tragique très nouveau : « Plus jamais l’été, plus jamais l’hiver, Plus jamais la fête au village, Plus jamais l’amour sur un clair visage. A moi, Christ en Croix, ayez pitié ». Cette jeunesse qui a vécu l’assassinat de Thomas à Crépol et le meurtre de Philippine habite viscéralement ces paroles. « Plus jamais la fête au village, Plus jamais l’amour sur un clair visage ». Ils sont ceux qui viennent après. Ils savent ce que signifie les paroles de cette même chanson « À tous les calvaires, aux croix des chemins, Je promets un pèlerinage, A tous les calvaires, aux croix des villages. A moi, mon pays, mes souvenirs, A moi tous mes rêves à l’avenir ». Ils sont là pour ça, ils vont marcher en pèlerinage de Paris à Chartres, 100 km pendant trois jours. Ils ont promis ce pèlerinage et ils sont présents.
Ainsi donc, voici ceux qui viennent après. Nous somme ceux qui venons après.
Et n’oubliez pas de vivre.